ADAM DE LA HALLE

Arras - seconde moitié du XIIIe siècle

 


Trouvère picard, Fils de Henri le Bossu (en picard, Bochu), bourgeois d'Arras, Adam de la Halle (dit aussi Adam le Bossu) est né vers 1235.

Après ses études qu'il fit pense-t-on à l'abbaye de Vaucelles, il revint à Arras où il épousa Maroie dont il fait un portrait peu flatteur dans le Jeu de la feuillée :

"Amour enrobe tant les gens, et renchérit sur chaque charme de la femme et le fait paraître si grand qu'on croirait d'une truande qu'elle soit une reine. Ses cheveux semblaient briller d'or, abondants, bouclés et souples ; maintenant ils sont rares, noirs et raides. Tout me semble changé en elle. Elle avait un front de belles proportions, blanc, lisse, large, et vaste ; je le vois maintenant plein de rides et fuyant. Elle semblait avoir des sourcils arqués, fins, dessinant une jolie ligne de poils bruns tracés au pinceau pour embellir le regard ; je les vois maintenant clairsemés et ébouriffés comme s'ils voulaient s'envoler dans l'air. Ses yeux noirs me semblaient vairs, point trop humides, bien fendus, accueillants, très grands sous les paupières bien dessinées, avec les deux clôtures jumelles des cils ; ils s'ouvraient et se fermaient à son gré sur des regards naïfs et amoureux ...""

Traduction Anne Berthelot

Il compléta ses études à Paris en 1262 ou 1275 et conservera la nostalgie de cette époque. Il entra comme poète et musicien au service du comte d'Artois qu'il suivit à la cour de Charles d'Anjou à Naples où, semble-t-il il mourut entre 1285 et 1288 après y avoir écrit le "Roi de Sicile", fragments d'épopée en l'honneur de son hôte.

Il fut un des maîtres les plus importants de l'école musicale d'Arras qui, exploitant la technique polyphonique à trois voix, composa des motets profanes et transposa des conduits latins. Il nous reste de son œuvre quatorze rondeaux , un rondeau-virelai et une ballade .

Adam de la Halle fut aussi un grand écrivain, créateur du théâtre profane français. Le "Jeu de la Feuillée" (probablement monté au puy d'Arras en 1262) et le "Jeu de Robin et Marion" sont les premières ébauches de genres qui s'imposeront au XVe siècle ou plus tard encore sous la forme de pastorale musicale.

Il participa aux jeux poétiques de la confrérie ou puy d'Arras, manifestant à l'égard des autres trouvères une agressivité joyeuse. Dans son Congé , il dresse un tableau satirique de la société de sa ville natale où une rue porte son nom qui fut également donné au collège d'Achicourt dans le Pas-de-Calais.

Le "Jeu de Robin et Marion" est l'adaptation scénique d'un genre lyrique mineur très à la mode au XIIIe siècle, la pastourelle . Cette création théâtrale probablement composée à Naples présente l'originalité d'alterner passages parlés et chansons (en italiques ci-après).

* A lire également dans la rubrique Textes en Ligne :

Le Congé

Le Jeu du Pèlerin

Le Jeu de Robin et Marion

Jeu-parti : Adan si soit que me feme amés tant

Chansons d'amour : Onkes nus hom ne fu pris ; Dame, vos hom vous estrine ; Jou senc en moy l'amor renouveler

Rondeaux polyphoniques : Hé, Diex, quant verrai ; A Dieu commant amouretes ; A jointes mains vous proi ; Tant con je vivrai ; Amours et ma dame aussi ; Li dous regars de ma dame ; Je muir d'amourete ; Or est Baiars ; Dieus soit en cheste maison,

voir Adam de la Halle dans la rubrique Bibliographie


Li Jus de Robin et Marion (extraits)


MARIONS
Robins m'aime, Robins m'a ;
Robins m'a demandee, si m'ara.
Robins m'acata cotele
D'escarlate boine et bele,
Souskanie et chainturele.
A leur i va ! 1
Robins m'aime, Robins m'a :
Robins m'a demandee, si m'ara.

LI CHEVALIERS
Je me repairoie du tournoiement
Si trouvai Marote seulete, au cors gent.

MARIONS
Hé ! Robin, se tu m'aimes,
Par amour, m'aime m'ent.

LI CHEVALIERS
Bergiere, Dieus vous doinst boin jour !

MARION
Dieu vous wart, sire !

LI CHEVALIERS
Par amour,
Douche puchele, or me contés
Pour coi cheste canchon cantés
Si volentiers et si souvent :
Hé ! Robin, se tu m'aimes,
Par amour, m'aime ment.

MARIONS
Biaus sire, il I a bien pour coi ;
Car j'ain Robinet, et il moi,
Et bien m'a moustré qu'il m'a kiere :
Donné m'a cheste panetiere,
Cheste houlette et chest coutel.

[...]

LI CHEVALIERS
Or dites, douche bergerete,
Ameriés vous un chevalier ?

MARIONS
Biaus sire, troiés vous arrier.
Je ne sai que chevalier sont.
Deseur tous les hommes du mont
Je n'ameroie que Robin.
Il vient au soir et au matin
A moi toudis et par usage,
Et m'aporte de sen froumage.
Encore en ai jou en men sain,
Et une grant pieche de pain
Que il m'aporta a prangiere.

LI CHEVALIERS
Or me dites, douche bergiere :
Vaurriés vous venir avoec moi
Jüer seur che bel palefroi,
Selonc che bosket, en che val ?

MARIONS
Aimi ! sire, ostés vos keval :
A poi que il ne m'a blechie.
Li Robin ne regiete mie
Quant je vois après se carue.

LI CHEVALIERS
Bergiere, devenés me drue,
Et faites chou que je vous proi.

MARIONS
Sire ! Traiés ensus de moi :
Chi estre point ne vous a affiert.
A poi vos kevaus ne me fiert.
Comment vous apele on ?

LI CHEVALIERS
Aubert.

MARIONS
Vous perdés vo paine, sire Aubert :
Je n'amerai autrui que Robert.

LI CHEVALIERS
Non, bergiere ?

MARIONS
Non, par me foi.

LI CHEVALIERS
Cuideriés empirier de moi,
Qui si loing getés me proiere ?
Chevalier sui et vous bergiere.

MARIONS
Ja pour chou ne vous amerai.
Bergeronnete sui, mais j'ai
Ami bel et cointe et gai.

LI CHEVALIERS
Bergiere, Dieus vous en doinst joie.
Puis qu'ensi est j'irai me voie.
Hui mais ne vous sonnerai mot.
Trairire deluriau deluriau delurele
Trairire deluriau deluriau delurot
Hui main je chevauchoie lés l'oriere d'un bois,
Trouvai gentil bergiere, tant bele ne vit rois.
Hé ! trairire deluriau deluriau delurele.
Trairire deluriau deluriau delurot.


Le Jeu de Robin et Marion


MARION
Robin m'aime, Robin m'a ;
Robin m'a demandée, et il m'aura.
Robin m'a acheté une tunique
D'écarlate bonne et belle,
Un jupon et une ceinture.
A leur i va !
Robin m'aime, Robin m'a ;
Robin m'a demandée, et il m'aura.

LE CHEVALIER
M'en revenant du tournoi,
Je trouvai seule Marotte au corps joli.

MARION
Hé ! Robin, si tu m'aimes,
D'amour aime moi.

LE CHEVALIER
Bergère, Dieu vous donne bonne journée !

MARION
Dieu vous garde, seigneur !

LE CHEVALIER
De grâce,
Douce pucelle, contez-moi donc
Pourquoi cette chanson vous chantez
Avec autant de plaisir et si souvent :
Hé ! Robin, si tu m'aimes
d'amour, aime moi..

MARION
Beau seigneur, j'en ai toutes les raisons ;
Car j'aime Robinet, et lui m'aime,
Et, très bien m'a-t-il montré que chère je lui suis.
Il m'a donné ce panier,
Cette houlette et ce couteau.

[...]

LE CHEVALIER
Dites moi donc, douce bergerette,
Aimeriez-vous un chevalier ?

MARION
En arrière, beau seigneur.
Je ne sais ce que sont les chevaliers.
De tous les hommes au monde,
Je n'aimerai que Robin.
Chaque jour, soir et matin
Il vient toujours me voir,
Et m'apporte de son fromage.
J'en ai encore dans mon corsage,
Ainsi qu'un grand morceau de pain
Qu'il m'apporta ce midi.

LE CHEVALIER
Dites moi donc, douce bergère :
Viendrez-vous avec moi
Jouer sur ce beau palefroi,
Près du bosquet, dans ce vallon ?

MARION
Hé là Seigneur ! retenez votre cheval :
Pour un peu il me blessait.
Celui de Robin ne se cabre point
Lorsque je vais près de sa charrue.

LE CHEVALIER
Bergère devenez mon amie,
Et faites comme je vous prie.

MARION
Seigneur, écartez-vous de moi :
Il n'est pas convenable que vous restiez.
Peu s'en faut que votre cheval ne me bouscule
Comment vous appelle-t-on ?

LE CHEVALIER
Aubert.

MARION
Vous perdez votre peine, seigneur Aubert :
Je n'aimerai nul autre que Robert.

LE CHEVALIER
Vraiment, bergère ?

MARION
Vraiment, par ma foi.

LE CHEVALIER
Croiriez-vous déroger avec moi,
Pour repousser si vivement ma prière?
Chevalier je suis et vous bergère.

MARION
Je ne vous aimerai pas pour autant.
Petite bergère je suis, mais j'ai
Un bel ami, charmant et gai.

LE CHEVALIER
Bergère, que Dieu vous en donne joie.
Puisqu'il en est ainsi, j'irai mon chemin
Et n'en dirai davantage aujourd'hui.
Trairire deluriau deluriau delurelle,
Trairire deluriau deluriau delurot,
Ce matin, chevauchant à l'orée d'un bois,
Une gentille bergère y trouvai
Jamais roi n'en vit si belle.
Hé ! Trairire deluriau deluriau delurelle
Trairire deluriau deluriau delurot.

Extrait, Traduction Pascal Bacro


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