Poète picard, aussi appelé Bodiaus ou Bordiaus,
trouvère de la confrérie des jongleurs et bourgeois d'Arras, il fut également sergent de l'échevinage. Une rue de sa ville et un collège portent aujourd'hui son nom. Il a marqué de son talent original plusieurs genres littéraires :
La
chanson de geste avec la
Chanson des Saisnes [Saxons], texte romanesque en 7000 alexandrins, où, il évoque une guerre de Charlemagne contre Guiteclin de Saxe.
Le roi saxon Guiteclin [Witikind], dont le père, Justamon a été tué par Pépin le Bref, apprend la défaite de Charlemagne à Ronceveaux et la mort de Roland et Olivier. Il décide de prendre sa revanche, s'empare de Cologne et fait prisonnier Baudoin, frère de Roland, dont Sébile, la promise de Guiteclin, tombe amoureuse. Guiteclin sera tué par Charlemagne.
La deuxième partie voit la révolte des fils de Guiteclin contre Baudoin qui dirige maintenant le royaume de Saxe. Les saxons seront vaincus au cours d'un âpre combat et Baudoin sera tué.
La
Pastourelle avec cinq œuvres. On y trouve le couple de Robin et Marion que
Adam de la Halle mettra en scène un demi-siècle plus tard.
Le chef-d'œuvre dramatique du siècle, avec le Jeu de Saint Nicolas, drame semi-religieux, probablement représenté à Arras dans le local de la confrérie dite des Ardents, le 5 décembre 1200, qui marque la transition entre le "miracle" purement religieux et la représentation profane.
Un roi sarrasin défait et massacre des croisés chrétiens qui ont envahi son domaine. Il y aura un rescapé qui sera capturé alors qu'il priait à l'écart du combat devant une image de saint Nicolas. Il parvient à convaincre le roi sarrasin de confier son trésor à la garde du saint. Trois voleurs s'empareront du trésor, mais saint Nicolas les obligera à le restituer, amenant la conversion au christianisme du roi et de ses vassaux.
La pièce est également l'occasion de découvrir la vie quotidienne à Arras au travers de burlesques scènes de taverne.
Il semble aujourd'hui admis que l'auteur de
fabliaux Jean Bedel et lui ne fassent qu'un. Il serait alors également l'auteur de neuf fabliaux :
Vilain le Farbu ; Vilain de Bailluel ; Grombert et les deux clercs ; Brunian, la vache au prestre ; le Souhait des sens égarés, le Loup et l'Oie ; les Souhaits que saint Martin accorde à Envieux et à Convoiteux ; Barat, Haimet et Travers ; les Deux Chevaux.
Enfin, il est à l'origine du
Congé , genre imité par
Baude Fastoul , puis par Adam de la Halle et même Villon (le Testament) , Rutebeuf (la Repentance Rutebeuf) ou plus près de nous Jacques Brel (Adieu l'Émile).
Atteint vers 1202 par une des grandes calamités du Moyen Âge, la lèpre, il entra dans une léproserie à Beaurains, près d'Arras, où il finit probablement sa vie.
Avant de se retirer, il prend congé de ses proches. Soixante dix ans plus tard,
Baude Fastoul , frappé de la même maladie écrira lui aussi ses Congés.
C'est pour solliciter son admission dans une mésellerie que Jean Bodel composa probablement en 1202 ce poème particulièrement émouvant peut-être partiellement inspiré des
Vers de la mort de
Hélinand de Froidmond :
* À lire également une Pastourelle dans la rubrique Textes en Ligne
Li Congiès
Pitiés, o me matire puise,
M'enseigne qu'en cho me deduise
Que Jo sor me matire die :
N'est drois que men sens amenuise
Por nul mal qui le cors destruise,
Dont Deus a fait sa comandie.
Puis qu'il m'a joé de bondie,
Sans barat et sans truandie
Est drois que jo a cascun ruise
Tel don que nus ne m'escondie.
Congié, ains qu'en me contredie,
Quar adès crien que ne lor nuise.
Congié demant tot premerain
A chelui qui plus m'est a main
Et dont jo plus loer me doi :
Johan Bosket, a Deu remain !
Sovent recort et soir et main
Les biens que j'ai trovés en toi.
Se jo plor sovent en requoi,
Assés I a raison por quoi,
Auques anuit et plus demain.
Néporquant, se jo ne vos voi,
Men cuer purement vos envoi :
Tant a en moi remés de sain
Cuers, se tu trop vilains nen iés,
Ja ne li oncles ne li niés
N'ierent de men escrit plané,
Car en aus ert mes liges fiés,
Onques ne lor sambloie viés :
Tos tens m'ont a lor cost mené.
Chertes ne sont mie engané ;
Por Deu soit cho qu'il m'ont doné,
Teus dons est mout bien emploiés.
Or m'a Deus a point ramené
A cho qu'il m'avoit destiné,
Dont jo sui et dolans et liés.
Simon Disier, de vos me vant
To jors, et après et devant
Quar tote honor en vos akieve ;
Mainte gent s'en vont parchevant :
Vo baniere a non Passe Avant,
Qui tos les abatus relieve.
Simons, une maus qui en moi lieve,
Qui a tot men vivant me fieve,
Fait que le congié vos demant,
Si dolans que li cuers me crieve ;
Mais nule riens tant ne me grieve
Con fait dire : a Deus vos comant !
Congié demant de cuer mari
A chiaus qui soëf m'ont nori
Et a Bauduïn Sotemont :
Onques nel trovai esmari ;
Le cuer a en bonté flori
Qui de bien faire le semont ;
Deus croisse s'onor et amont !
Amer se fait a tot le mont :
A l'ame li soit il meri
En le joie del chiel lamont,
Et tos chiaus qui tant sofert m'ont
Moitié sain et moitié pori !
Le Congé
Détresse où je puise ma matière,
M'enseigne à me distraire
En parlant de mon cas :
Il est injuste que mon esprit s'affaiblisse
Pour mon corps détruit par ce mal
Dont Dieu a fait sa volonté.
Puisqu'il m'a joué un tour,
Sans tromperie et sans ruse
Il est juste que je demande à chacun
Un don que nul ne refusera,
Prendre Congé avant qu'on me banisse,
Car maintenant je crains de leur nuire.
Je demande congé en premier lieu
A celui qui m'est le plus proche
Et dont je dois me louer le plus :
Jean Bosquet, Dieu soit avec toi !
Souvent je me rappelle, soir et matin
Le bien que j'ai trouvé en toi.
Si je pleure souvent en secret,
J'ai bien des motifs pour cela.
Un peu aujourd'hui et encore plus demain.
Cependant, si je ne vous vois,
Mon cœur simplement je vous envoie :
C'est tout ce qui reste de sain en moi.
Mon cœur, si tu n'es trop vilain,
Ni l'oncle, ni le neveu
De mon écrit ne seront effacés,
Car en eux était mon fief ouvert,
Jamais je ne leur semblai inopportun :
De tous temps, à leurs frais ils m'ont accueilli.
Certes, ils n'ont pas été dupés ;
Que ce qu'ils m'ont donné soit pour Dieu.
Ces dons furent bien employés.
Maintenant Dieu m'a ramené
A ce à quoi il m'avait destiné.
Dont je suis triste et heureux à la fois.
Simon Disier, je me loue de vous
Toujours, après comme avant,
Car tout honneur est en vous ;
Maintes gens précèdent
Votre banière nommée Passe-Avant,
Qui relève tous les abattus.
Simon, un mal qui s'éveille en moi,
Qui me tiendra de mon vivant,
Fait que congé je vous demande,
En telle tristesse, que cela me crève le cœur
Mais rien ne m'afflige autant
Que de dire : A Dieu je vous recommande !
Congé je demande le cœur marri
A ceux qui tendrement m'ont nourri
Et à Baudouin Sotemont :
Jamais je ne le trouvai chagrin ;
Son cœur tout épanoui de bonté
Qui l'invite à faire le bien ;
Que Dieu l'élève et le comble d'honneur !
Il se fait aimer de tout le monde :
Que son âme soit récompensée
Là-haut, en la joie céleste,
Ainsi que l'âme de ceux qui m'ont supporté
A moitié sain et à moitié pourri !
Extrait, traduction, Pascal Bacro
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