Une rue de Lille et le collège de Comines portent le nom de cet historien français qui, selon Sainte-Beuve, fut "le premier écrivain français."
Fils du souverain bailli de Flandres, devenu tôt orphelin, il reçut une bonne éducation mais n'apprit ni le latin, ni le grec dont la maîtrise était à l'époque signe de culture.
Il devint conseiller et chambellan du duc Charles qui devait s'appeler "le Téméraire" et se révéla être un politique adroit, notamment lors de l'entrevue de Péronne de 1468 où il sauva partiellement le roi
Louis XI de l'humiliation que
Charles le Téméraire voulait lui imposer.
Après avoir servi Charles le Téméraire, il passera, peut être par cupidité, dans le camp de Louis XI. Son ralliement lui vaudra d'être récompensé, puis peu à peu écarté, jusqu'à connaître une demi-disgrâce, l'emprisonnement pour sa participation à divers complots, puis l'exil.
Il reviendra à la Cour et rendra des services pendant les guerres d'Italie, mais sans jamais recouvrer entièrement son crédit.
À la demande d'Angelo Cato, archevêque de Vienne, il redigea pendant ses années de captivité huit livres de mémoires qui n'étaient probablement pas destinés à être publiés. Il déclare dans son prologue vouloir escripre et mettre par mémoire ce que j'ay sceu et congneu des faictz du feu roy Louis unziesme [ ...] prince digne de très excellante mémoyre.
L'œuvre de Philippe de Commynes se compose de deux parties : la première couvre la période 1464-1483 et concerne l'histoire de Louis XI ; la seconde relate l'histoire de Charles VII de 1483 à 1498.
La première édition fut posthume. Publiée en 1524 sous le titre Cronique et hystoire faicte et composée par feu messire Philippe de Commines, chevalier, seigneur d'Argenton, contenant les choses advenues durant le regne du roy Loys XIe, tant en France, Bourgogne, Flandres, Arthois, Angleterre que Espaigne et lieux circonvoisins.
Il y dresse un portrait de Louis XI dans les termes suivants :
Je me suis mis en ce propos, parce que j'ay vu beaucoup de tromperies en ce monde, et de beaucoup de serviteurs envers leurs maistres, et plus souvent tromper les princes et seigneurs orgueilleux, qui peu veulent ouyr parler les gens, que les humbles qui volontiers les escoutent. Et entre tous ceux que j'ay jamais connu, le plus sage pour soy tirer d'un mauvais pas en temps d'adversité, c'estoit le roy Louis XI, nostre maistre, le plus humble en paroles et en habits, et qui plus travailloit à gaigner un homme qui le pouvoit servir, ou qui luy pouvoit nuire. Et ne s'ennuyoit point d'estre refusé une fois d'un homme qu'il prétendoit gaigner; mais y continuoit, en lui promettant largement, et donnant par effect argent et estats qu'il connoissoit luy plaire. Et quant à ceux qu'il avoit chassés et déboutés en temps de paix et de prospérité, il les rachetoit bien cher, quand il en avoit besoin, et s'en servoit, et ne les avoit en nulle hayne pour les choses passées. Il estoit naturellement amy des gens de moyen estat, et ennemy de tous grands qui se pouvoient passer de luy. Nul homme ne presta jamais tant l'oreille aux gens, ni ne s'enquist de tant de choses, comme il faisoit, ni qui voulust jamais connoistre tant de gens; car aussi véritablement il connoissoit toutes gens d'auctorité et de valeur qui estoient en Angleterre, en Espagne, en Portugal, en Italie, et ès seigneuries du duc de Bourgongne, et en Bretagne, comme il faisoit ses subjets. Et ces termes et façons qu'il tenoit, dont j'ay parlé cy-dessus, luy ont sauvé la couronne, vu les ennemis qu'il s'estoit luy-mesme acquis à son advènement au royaume. Mais surtout luy a servi sa grande largesse: car ainsi comme sagement il conduisoit l'adversité, à l'opposite, dès ce qu'il cuidoit [pensait] estre à sûr, ou seulement en une trève, se mettoit à mescontenter ses gens, par petits moyens qui peu luy servoient, et à grand peine pouvoit endurer paix. Il estoit léger à parler des gens, et aussi tost en leur présence qu'en leur absence, sauf de ceux qu'il craignoit, qui estoit beaucoup, car il estoit assez craintif de sa propre nature. Et quand pour parler il avoit reçu quelque dommage, ou en avoit suspicion, et le vouloit réparer, il usoit de cette parole au personnage propre: "Je sçay bien que ma langue m'a porté grand dommage; aussi m'a-t-elle fait quelquesfois du plaisir beaucoup; toutesfois c'est raison que je répare l'amende." Et n'usoit point de ses privées paroles, qu'il ne fist quelque bien au personnage à qui il parloit; et n'en faisoit nuls petits. Encore fait Dieu grand'grace à un prince, quand il sçait le bien et le mal, et par espécial quand le bien précède [l'emporte], comme au roy nostre maistre dessusdit. Mais à mon advis, que le travail [la souffrance] qu'il eut en sa jeunesse, quand il fut fugitif de son père, et fuit sous le duc Philippe de Bourgongne, où il fut six ans, luy valut beaucoup; car il fut contraint de complaire à ceux dont il avoit besoin, et ce bien (qui n'est pas petit) luy apprit adversité. Comme il se trouva grand et roy couronné, d'entrée ne pensa qu'aux vengeances; mais tost luy en vint le dommage, et quand et quand [ensemble] la repentance; et répara cette folie et cet erreur, en regagnant ceux auxquels il tenoit tort, comme vous entendrez cy-après. Et s'il n'eust eu la nourriture [l'éducation] autre que les seigneurs que j'ay vu nourrir en ce royaume, je ne croy pas que jamais se fust ressours [relevé]; car ils ne les nourrissent seulement qu'à faire les fols en habillemens et en paroles. De nulles lettres ils n'ont connoissance. Un seul sage homme on ne leur met à l'entour. Ils ont des gouverneurs à qui on parle de leurs affaires, et à eux rien; et ceux là disposent de leurs dits affaires; et tels seigneurs y a qui n'ont que treize livres de rente, en argent, qui se glorifient de dire: "Parlez à mes gens", cuidans par cette parole contrefaire les très grands. Aussi ay-je bien vu souvent leurs serviteurs faire leur profit d'eux, en leur donnant bien à connoistre qu'ils estoient bestes. E
t si d'adventure quelqu'un s'en revient, et veut connoistre ce qui luy appartient, c'est si tard qu'il ne sert plus de guères; car il faut noter que tous les hommes, qui jamais ont esté grands et fait grandes choses, ont commencé fort jeunes. Et cela gist à la nourriture, ou vient de la grace de Dieu. (Mémoires)
* A lire également, le "Portrait de Charles le Téméraire" par Thomas Basin, dans la rubrique Textes en Ligne.
La suite des mémoires sera publiée en 1528 et intitulée Cronique du roy Charles huytiesme de ce nom, que Dieu absoille, contenant la vérité des faictz et gestes dignes de memoire dudit royaulme de Naples et pay adiacens et de son triumphant et victorieux retour en son royaume de France, compilee et mise par escript en forme de Memoires par messire Phelippes de Commines, chevalier, seigneur d'Argenton et chambellan ordinaire dudit seigneur.
En 1546, l'ensemble des Mémoires fut réuni et publié sous un titre unique par les libraires Jean de Roigny et Galliot du Pré. Traduite en latin, en italien, en allemand et en néerlandais au cours du XVIe siècle, l'œuvre de Commynes connut un véritable succès international.
Son œuvre est celle d'un véritable historien soucieux de vérité. Psychologue averti, Philippe de Commynes compose des portraits perspicaces, s'appuie sur des faits exacts et circonstanciés, mesure les causes des évènements et tire des leçons de la conduite des "grands". Il écrit dans son prologue : "Je l'ay faict le plus près de la vérité que j'ay peu ne sceu avoir la souvenance".
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