RICHARD DE FOURNIVAL

Picardie, 1201 - vers 1260

 


Chanoine d'Amiens en 1239 où une rue porte aujourd'hui son nom. Il rassembla de nombreux manuscrits et composa divers traités didactiques. Il fut également chanoine de Rouen et chapelain du cardinal Robert de Sommercote. On sait qu'il reçut l'autorisation de pratiquer la médecine.

Poursuivant la vieille tradition des bestiaires , lapidaires , plantaires et volucraires , il combine dans son Bestiaire d'Amours et de Responses , vers 1245, (Œuvre en prose, ensuite mise en vers) la tradition typologique des bestiaires et la topique amoureuse des trouvères, donnant un sens érotique à des symboles animaux traditionnellement édifiants.

Dans le passage qui suit, la serre, animal fabuleux qui n'eut pas le succès de la licorne, représente dans une interprétation courtoise la figure du rival, aimé de la Dame, mais qu'il n'aime pas. Pierre de Beauvais avait donné quelques années auparavant sa propre interprétation religieuse des caractéristiques de l'animal.

"Et donc il ne se tient pas à vous, mais il vous suit selon sa volonté, et non pas selon la vôtre, de la même manière que la serre suit le navire.

La serre est un animal marin extraordinairement grand, qui possède des ailes et des plumes d'une taille étonnante, grâce auxquelles elle s'élance au-dessus de la mer plus vite qu'un grand aigle qui vole à la poursuite d'une grue, et ses plumes sont tranchantes comme des rasoirs. Et cette serre dont je vous parle se grise à tel point de sa vitesse que lorsqu'elle voit un navire fendre rapidement les flots, elle lutte avec le navire pour mettre à l'épreuve sa vitesse, et elle vole à côté du navire en rivalisant de vitesse avec lui, les ailes étendues, sur des distances de bien quarante ou même cent lieues d'une seule traite. Mais quand le souffle lui manque, la serre a honte d'être vaincue : elle ne renonce pas alors à la lutte petit à petit, en faisant de son mieux pour chercher à rattraper le navire : mais au contraire, aussitôt qu'elle a été devancée si peu que ce soit par le navire, elle replie ses ailes et se laisse aller d'un seul coup jusqu'au fond de la mer.

Je dis que cet homme vous suit exactement de la même manière, aussi longtemps que le souffle ne lui manque pas. Car il accepterait bien d'accomplir votre volonté tant qu'elle ne serait pas contraire à la sienne : mais aussitôt qu'elle lui est contraire, ce n'est pas seulement un peu de mauvais gré qu'il montrerait à votre égard pour supporter votre volonté ou pour se réconcilier avec vous : au contraire, il vous abandonnerait d'un seul coup à l'occasion d'une colère. Et c'est pour cette raison que je dis que vous le tenez, et qu'il ne tient pas à vous. Mais encore que vous ne me teniez pas, il est bien manifeste que je me tiens à vous : en effet - pardonnez-moi - vous avez tant de fois provoqué ma colère que si j'avais dû, sur un coup de colère, me séparer de vous, c'est que je ne vous aurais pas aimée d'un amour aussi démesuré que je le fais. Mais je vous porte un amour achevé, et je me tiens à vous, de telle sorte que si je vous avais perdue sans espoir, ainsi que je l'ai fait, à ce que je crois - si tant est qu'il soit possible de perdre ce que l'on n'a jamais possédé - je ne m'attacherais pas pour autant ailleurs, pas plus que la tourterelle ne change de mâle, elle qui est d'une nature telle que lorsqu'elle a perdu son mâle, elle n'en prend jamais d'autre par la suite." Le Bestiaire d'Amour, traduction de G. Bianciotto.

Le terme bestiaire apparut au début du XIIe siècle. Il désigne des ouvrages d'édification visant à l'enseignement moral ou religieux par le biais de la description des caractéristiques d'animaux réels ou légendaires. Les animaux fabuleux y tiennent une grande place, ainsi on y trouve :

Le griffon qui est pour Pierre de Beauvais un oiseau très robuste que l'on dit originaire du désert indien. Il est souvent figuré par un lion ailé à bec et à serre d'aigle. Il fut dans la mythologie le gardien du temple, du palais ou de la tombe.

La harpie a parfois un corps de lion, des ailes et une queue de cheval. Elle est plus généralement représentée par un aigle à tête de femme. Les légendes grecques montrent les harpies sous l'aspect de ravisseuses d'âmes et d'enfants.

l'hydre, une sorte de dragon ou de serpent d'eau à sept têtes. On dit qu'il pénêtre dans la gueule du crocodile et le fait mourir.

le centaure est un homme au corps de cheval. On l'accuse d'hypocrisie car comme la sirène il charme les hommes.

le dragon possède des griffes, des ailes et une queue de serpent. Il vomit son venin avant de boire et est asphyxié par l'haleine de la panthère.

Symbole d'éternité, allégorie de la résurrection et de la survie de l'âme, le phénix est une sorte d'aigle de taille gigantesque aux splendides ailes rouges et dorées. Cet oiseau fabuleux, originaire d'Ethiopie et rattaché au culte du soleil, est un animal unique (il ne pouvait exister qu'un seul phénix à la fois) qui ne pouvait donc pas se reproduire. Il vivait au moins cinq siècles et lorsqu'il sentait sa fin venir, il confectionnait un nid de branches aromatiques et d'encens, l'enflammait et se précipitait dans le bûcher. Un nouveau phénix surgissait alors des cendres.

la sirène est un poisson à tête et poitrine de femme. Démon marin femelle qui tient généralement un peigne ou un miroir, la sirène charme les marins en les endormant par son chant.

la licorne ou unicorne possède un corps de cheval, une tête de bouc, souvent des pieds fourchus et une longue corne au milieu du front qui dit-on neutralise le poisson. Seule une pucelle sur le sein de laquelle elle s'endort peut la prendre. La licorne symbolise la virginité.

la serre (ou sarce) est un oiseau marin qui s'épuise à faire la course avec les navires.

la centicore est un quadrupède aux longues cornes mobiles, au poitrail de lion, aux pieds de cheval, à la queue d'éléphant et à la voix humaine.

Cette croyance dans l'existence d'animaux fabuleux devait durer fort longtemps. Ainsi, Ambroise Paré se fit pourfendeur de licornes dans son Discours de la momie, de la licorne, des venins et de la peste, paru en 1582. Sa prise de position, condamnant l'usage de la corne de licorne pilée en guise de remède rencontra la farouche opposition des médecins et apothicaires de son époque.

Le poème liminaire au Discours de la momie s'énonce comme suit :


Paré croit fermement que cil qui fait traffique
De Licorne & Mumie, & tels autres fatras,
S'il sçavoit bien que c'est, il n'en feroit un pas,
Et se garderoit bien d'en remplir sa boutique.
Moins encor voudroit il, comme bon politique,
Abuser ses voisins, qui en font si grand cas,
Que si un leur amy tombe du haut en bas,
Soudain ils ont recours à la Mumie unique.
Et s'ils sentent en l'air quelque malignité,
La licorne est en bruit nonobstant sa cherté :
Tant le peuple est aisé à tromper & séduire.
Voila pourquoi Paré met ce livre en avant,
Pour exciter quelqu'un, qui sera plus sçavant,
S'il en sçait plu ou mieux, à le vouloir escrire.
[ ... ]

Richard de Fournival fut également l'auteur de Biblionomia, catalogue raisonné de la bibliothèque publique d'Amiens sous forme allégorique, ainsi que de poésies lyriques dans lesquelles il traita avec originalité les thèmes traditionnels de l'amour courtois.


Tels s'entremet de garder
qui ne set qu'il I convient
Ne qu'a garder apartient,
Ne nule raison n'esguarde
Cil qui estroitement guarde
Ce c'on ne puet enserrer.

Qui veut feme emprisonner,
Savez vous qu'il en avient ?
Le cuer pert et le cors tient.
Mais, combien que il atarde
Toz jours est cuers de cors guarde,
Ou qu'il veut le puet mener.

Cuers de feme puet voler
Quant il veut, si vait et vient ;
Nule clés ne le detient.
Cuers est montés en l'anguarde,
D'iluec porvoit et esguarde
Par ou cors puist eschaper.

Cil a a boire la mer
Qui tel riote maintient.
Feme prise pou et crient
Chastoi de gent papelarde,
C'ainc nen vi nule coarde
Et qui n'osast tout oser.
Qui la chastoie d'amer
Plus amoureuse en devient ;
De tel chose li sovient
Dont el ne se donoit guarde,
Por c'est la vielle musarde
Qui l'enfant i fait penser.

voir Richard de Fournival dans la rubrique Bibliographie


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