GAUTIER DE COINCI
Ja pour yver, pour noif ne pour gelee

I. Ja pour yver, pour noif ne pour gelee
N'iere esbaubis, pereceus, mus ne mas
Que je ne chant de la dame honouree
Qui Jhesu Crist porta entre ses bras.
Chascun an fas de la virge sacree
Un son nouvel, dont tout l'an me solas.
Dire puet bien qui a s'amor bien bee :
Vous ne sentez mie
Les dous maus d'amer
Aussi com je fas.

II. Ne devroit pas amors estre apelee
L'amors de coy li cors a les degras.
Quant l'ame en est sanz finement dampnee,
N'est pas amors, ainz est guille et baras.
Por ce pourchas l'amor bone eüree
Dont l'ame atent a toz jors les solas :
Si faite amors m'atalente et agree.
Vous ne sentez mie
Les dous maus d'amer
Aussi com je fas.

III. Vous qui amez la grant rose espanie
Ou Sainz Espirs se reposa et jut,
Vos en arez la pardurable vie
Mais que vos cuers ne se varit et mut.
Vos qui par truc amez et par boisdie,
Sachiez qu'a Dieu vostre amor flaire et put ;
Dampnez serez par vostre lecerie.
Pour Dieu, traez vos en la,
Vos qui n'amez mie.

IV. Qui vieut avoir bien savoureuse amie,
Aint de vrai cuer, ne ja ne s'en remut,
Celi dont Diex parla par Ysaïe
Qui de Jessé burjona, naist et crut,
Get puer et rut amour de vilenie,
De fole amor die adés "troupt !" et "trut !"
Et puis aprés tout hardiement die :
"Pour Dieu traez vos en la ;
Vos qui n'amez mie."

V. Querons le grain, laissons aler la paille ;
Laissons l'amer qui tout l'ame et l'avoir,
S'amons celi de cuer et de coraille
Sanz cui amor nus ne puet Dieu avoir.
Cil fait savoir qui pour s'amor travaille.
Nus ne l'aimme, ce sachiez bien de voir,
Si tres petit que mil tans mieuz n'en vaille.
Toutes les eures que je pens a li
En cuit je mieux valoir,
En doi je mieuz valoir.

VI. Dame cui Diex et touz li mondes prise,
Mout volontiers vos lo, pris et renom.
Pour vostre amor, qui m'esprent et atise,
Pluseurs foiz ai fait maint dit et maint son.
En guerredon requier a vo franchise
De vostre amour autant com un suiron.
Tant en vaut mieuz que touz li ors de Frise.
Douce dame, car m'amez!
Ja ne pris se vos non.

VII. Vostre amor a, dame, telle efficace
Que nus n'en a si petite parçon
Dou roi dou ciel n'ait l'amor et la grace.
Pour ce servir et amer vos doit on.
N'est, voir, nus hom cui li douz Diex tant hace
N'en ait merci s'il vos sert de cuer bon.
Nus ne vos sert qui bone fin ne face.
Qui donrai je mes amors,
Mere Dieu, s'a vos non?

En Français contemporain :

Peu m'importe l'hiver, la neige et la gelée

I. Peu m'importe l'hiver, la neige et la gelée :
jamais je ne serai assez désemparé, paresseux, muet ou abattu,
pour ne pouvoir célébrer par mon chant la dame vénérée,
celle qui porta Jésus-Christ dans ses bras.
Chaque année je compose, pour la Vierge bénie,
un chant nouveau qui douze mois durant m'inonde de joie.
Il peut bien dire, celui qui désire son amour:
Vous ne sentez pas,
comme moi,
le doux mal d'amour.

II. L'amour dont les plaisirs ne concerne que le corps
ne devrait pas être appelé amour.
Cet amour qui conduit l'âme à sa damnation
n'est pas amour, mais mensonge et trahison.
Voilà pourquoi je recherche l'amour bienheureux,
dont l'âme espère à tout jamais les délices.
Tel est l'amour qui m'attire et me comble.
Vous ne sentez pas,
comme moi,
le doux mal d'amour.

III. Vous qui aimez la splendeur de la rose épanouie
où le Saint-Esprit trouva son lieu et son repos,
vous connaîtrez la vie éternelle,
si votre coeur ne change pas de lois.
Mais vous qui aimez dans la ruse et la trahison,
sachez que devant Dieu un tel amour n'est que puanteur,
et que vous serez damnés pour prix de vos débauches.
Par Dieu, éloignez-vous,
vous qui n'aimez pas.

IV. Celui qui souhaite une amie exquise,
qu'il aime d'un coeur sincère, à tout jamais fidèle,
celle que Dieu nomma par la bouche d'Isaïe,
l e surgeon issu de l'arbre de Jessé,
et qu'il rejette bien loin toutes les amours immondes ;
les folles amours, qu'il leur dise: "Fi, dehors !"
et qu'animé de zèle, il s'écrie:
"Par Dieu, éloignez-vous,
vous qui n'aimez pas."

V. Cherchons le grain, laissons aller la paille ;
rejetons l'amour qui ravit les biens de l'âme ;
aimons de tout notre coeur, de toutes nos entrailles,
celle sans l'amour de qui nous sommes privés de Dieu.
Il est bien sage celui qui s'efforce de mériter son amour
car sachez-le en vérité, nul ne l'aime,
aussi misérable soit-il, sans valoir mille fois mieux.
Toutes les fois que je pense à elle,
je vaux mieux, je crois,
je vaux mieux, c'est certain.

VI. Dame qui êtes de Dieu la dilection, et de tout l'univers,
comme j'aime à célébrer vos louanges !
L'amour de vous, qui m'éprend et me brûle,
je l'ai souvent chanté dans des vers et des chansons.
Comme récompense, comme preuve de votre générosité,
je ne demande qu'une miette de votre amour :
elle me sera plus bénéfique que tout l'or de la Frise.
Douce dame, aimez-moi!
Moi, je n'aime que vous.

VII. Votre amour, Dame, a tel pouvoir,
que quiconque en obtient la moindre parcelle
est sûr d'obtenir l'amour et la grâce du roi du ciel.
Aussi doit-on vous servir et vous aimer.
Nul, si détesté qu'il soit de Notre Doux Seigneur,
n'est rejeté loin de lui s'il vous sert d'un coeur sincère,
et nul ne vous sert qui ne fasse une bonne fin.
A qui donc vouer mes amours,
Mère de Dieu, sinon à vous ?