LOUIS DES MASURES
Tragédies saintes : David combattant


EPISTRE

AU SEIGNEUR PHILIPPE LE BRUN.
Je ne puis, mon cher Brun, que sans fin je n'endure
Du regret en mon coeur la peine grieve et dure
Pour l'absence de toy, duquel, selon les dons
Que Dieu t'a departis, les propos saincts et bons
Me souloyent apporter profit, soulas et joye.
Et quoy que maintenant on me die, ou que j'oye
(Hors le parler de Dieu) rien n'est, à mon advis,
En valeur comparable à ton sage devis.
Or puis que du Seigneur la volonté m'en prive,
Il faut, en ton absence, au moins que je t'escrive,
Et qu'à toy, ni à nul, je ne tienne secret
Combien, pour ne te voir, je porte de regret.
Dieu tout sage et tout bon, t'a tiré en Gascoigne,
Pour te faire (ô bon-heur !) servir à sa besoigne,
T'employant à son oeuvre, en la triste saison,
Lors que ses ennemis, sans cause ne raison,
Aux champs, bois, villes, forts, maisons, chemins et sentes,
Mettoyent par tout à mort les trouppes innocentes,
Par tous moyens offerts, d'eau, feu, fer et acier :
Et la saincte Comtesse, en sa maison d'Assier,
Sous le support d'enhaut, lors estoit defendue
Par toy, qui respondois à la peine entendue
De Montauban, vaillante et fidele cité,
Bruyant en ce dur temps le tumulte excité
Sur le Lot Quercinois, qui roule sa trouble onde,
Pour se joindre au droit fil de Garonne la blonde.
Il me souvient que nous, alors que tu partis,
N'estans (aveugles gens) du futur advertis,
Tu concevois en brief du retour esperance,
Moy, de faire au pays certaine demeurance.
Mais comme l'Eternel, d'un secret predestin
Mene David au camp, pour au grand Philisthin
En armes s'opposer : ainsi fait-il ta fonde
Resister à l'orgueil qui sur son bras se fonde.
Moy, comme poursuivi de Saul, qui avec
L'advis et faux rapport du malheureux Doeg
Oppresse l'innocent : ainsi par force et guerre
Des malins, suis contraint d'abandonner ma terre,
Pour eviter de mort le poursuivant danger,
Emmenant avec moy en pays estranger,
Pour souffrir desormais des peines mille et mille,
Et vivre en dur exil, femme, enfans et famille.
Si en cest accident, que je me ramentoy,
J'eusse esté assisté du reconfort de toy,
Plus douce m'eust semblé de l'ennuy la matiere.
Mais ce grand Dieu, duquel la providence entiere
S'estend en l'univers, pour son oeuvre avancer
Nous a ainsi voulu partir et dispenser.
En Querci, loin de nous, le Pere debonnaire
T'exerce, pour les siens, d'un labeur ordinaire :
Et veut que d'employer j'aye en ce lieu souci
Ce qu'il me donne, au bien de mes freres aussi.
Mais quoy que par deça j'escrive, ou die, ou lise,
Je souhaite mon Brun present en ceste Eglise,
Duquel estant privé, j'ay recours en ce lieu
Au soulas que me rend la Parole de Dieu.
De Dieu, en tous ennuis, la Parole sacree
Est le seul reconfort qui mon ame recree.
Ce bien fait l'Eternel, qui des siens m'a conté,
Recevoir à mon coeur, par sa grace et bonté,
Laquelle, et son amour envers moy vehemente,
Sur tout en sa Parole, au vray j'experimente.
Ceste saincte Parole (à cause que ne puis
Me repentir encor' de l'estude où me suis
Quelquesfois adonné, et qu'encor ne m'amuse
Ou la lire Latine, ou la Françoise Muse)
M'a donné argument, pour en nombres divers
Escrire et t'adresser quelques tragiques vers :
Afin qu'en escrivant je laisse aumoins les feinctes,
Pour ma plume reigler sur les histoires sainctes.
à cela m'a semblé convenable David,
De qui Dieu tellement le courage ravit,
Qu'en toute affliction dure, estrange et moleste,
Ce serviteur de Dieu, sur la bonté celeste
S'appuyant fermement, y a eu son recours,
Et il a de son Dieu esprouvé le secours,
Comme le Tout-puissant tousjours de pres assiste
à quiconque de coeur à l'invoquer persiste.
Ceste faveur de Dieu, promise à nostre foy,
Avons-nous esprouvee en maint lieu toy et moy,
Dont tu verras les traits aux histoires presentes,
Que je t'envoye, afin que tu te representes
(Les lisant à part-toy) le courage endurci
Des Philisthins, pressans Israel en Querci :
Comme aussi de ma part je recognoy les termes
Des ennemis de Dieu, en leur poursuite fermes,
Et sur moy employans tout leur effort fervent,
Que Dieu fait à l'instant esvanouyr au vent.
De Dieu donc, et des siens en son Nom, les victoires
Me font escrire en vers ces tragiques histoires,
Qui serviront aussi pour instruire et former
à craindre le Seigneur, et de vertu s'armer
Mon petit Masurim, qu'en sa couche premiere,
Laissant de ceste vie au monde la lumiere,
Ta cousine Diane enfanta seul enfant,
Lequel Dieu vueille rendre à la fin triomphant
Sur tous ses ennemis, ainsi que l'esperance
De David, a veincu toute vaine asseurance,
Ne s'asseurant en soy. Que pleust au Souverain
Qu'en ceste escole instruit nostre bon Duc Lorrain
Conformast à David entierement sa vie,
Et que son ame à Dieu par foy joincte et ravie,
Meditast jour et nuict, ainsi que ce bon Roy,
Du Seigneur souverain la souveraine Loy,
Rejettant le conseil de la langue nuisante,
à cruauté soymesme et le glaive aiguisante,
Pour le sang innocent espandre à l'abandon.
Plustost de l'Eternel il eust receu le don
D'avoir, comme David, en lieu du sanguinaire,
Les statuts de sa loy pour conseil ordinaire.
Pleust à Dieu que de toy il eust bien entendu
(Comme le chevalier ton frere l'a rendu
Bien adroit à cheval) que le cheval qu'on barde
N'est point ce qui le Prince en la bataille garde,
Mais l'homme qui là-sus à Dieu leve son coeur,
Ses ennemis renverse, et demeure veinqueur.
Or David (si à nul peuvent ces carmes plaire)
En fait preuve apparente, et en est l'exemplaire.
Aussi l'ay-je voulu ici representer
Pour servir à instruire, et non pour plaisanter,
Ni de Dieu le mystere, et la saincte Parole
Destourner, par abus, à chose vaine et fole,
Comme pour quelquesfois les yeux rendre contens,
Sont les publiques jeux produits à passe-temps.
Non, non. Que du vray Dieu la Parole tant saincte
Jamais prise ne soit qu'en reverence et crainte.
Et je prie en ce lieu quiconque par loisir
Lire ou representer ces vers aura desir,
Qu'il s'efforce à purger l'affection mal saine,
Pour n'estimer la chose ainsi legere et vaine.
Plustost qu'il considere au Geant abbatu
Comme l'orgueil succombe à la simple vertu.
Qu'en faisant de David au Geant conference,
Le Nom de l'Eternel il ait en reverence,
Qui abbat la hautesse, et renverse les forts,
Et de vigueur celeste anime un petit corps.
Qu'il voye en Jonathan meu d'affection bonne,
L'assistance qu'aux siens Dieu secourable donne.
Qu'il craigne et recognoisse en Saul inhumain,
De Dieu courroucé l'ire et la puissante main,
Qui punit en rigueur le mespris de son dire.
Qu'en ce Roy d'Israel ingrat et rempli d'ire
Contre l'humble David, soit au vray entendu
Que le loyal service est en vain despendu
Souvent envers les Rois et grans seigneurs du monde,
Sur la faveur desquels l'homme s'arreste et fonde,
Comme qui fermement de s'appuyer fait cas,
Et s'asseure au support d'un roseau qui est cas.
Ce qu'on peut voir en moy autant, comme je pense,
Qu'en autre de nos jours, à qui la recompense
Du servir de trente ans loyal, entier et pur,
Est aujourd'huy l'exil, indigne, amer et dur.
Qu'en David, delivré de travaux et d'oppresses,
Il sache que de Dieu sont seures les adresses,
Donnant secours aux siens, qui au besoin ne faut :
Et que ce qui au monde est apparent et haut,
N'est rien que vanité, sous laquelle se courbe,
(Ne regardant qu'à l'oeil) l'humble et credule tourbe.
Soit Doeg homme vain, qui les faveurs reçoit
D'un Roy, que par flatter et mentir il deçoit :
Soit veu en ce flatteur et aux dures atteintes
Du venin de sa langue, où sont ses flesches teintes,
Le naturel des Rois, qui en leurs hautes cours
Se rendans au parler de la Verité sourds,
Escoutent volontiers quiconque par grand' cure
Confondre et outrager l'innocence procure.
Ces personnages donc, pour les cognoistre mieux,
Ay-je voulu ici representer aux yeux
Des benins spectateurs. Mais l'action presente
J'ay cependant rendue entierement exempte
Des mensonges forgez, et des termes nouveaux
Qui plaisent volontiers aux humides cerveaux
Des delicates gens, voulans qu'on s'estudie
De rendre au naturel l'antique Tragedie.
Moy, qui de leur complaire en cela n'ay souci,
Pour l'histoire sacree amplifier ainsi
De mots, d'inventions, de fables mensongeres,
J'ay volontiers quitté ces façons estrangeres
Aux profanes autheurs, ausquels honneur exquis
Est par bien inventer, feindre et mentir acquis :
Et à la verité simple, innocente et pure
(Pour envers le Seigneur ne faire offense dure)
Me suis assujetti. Car qui invente et ment,
N'acquiert en cest endroit deshonneur seulement,
Ains au scandale ouvert de maint fidele, attente
Encontre Dieu commettre impieté patente.
J'ay donc suivi de pres, et tousjours je suivray
Ce qui est en ceci de naturel et vray.
à quoy si quelquesfois je vien mesler ensemble
Quelque poinct circonstant, cela (comme il me semble,
Si l'Escriture saincte on confere de faict)
Ne tort ne violence à l'histoire ne fait.
Afin donc qu'au theatre icelle j'accommode,
Ici je represente, à l'ancienne mode,
Quelques tragiques traits, lesquels je forme, autant
Que la chose de soy me le va permettant.
Parquoy si point ne sont agreables mes carmes
Aux esprits desireux des passions et larmes
Que peuvent exprimer les autres escrivains,
Traitans sujets pour eux et profanes et vains,
Je les laisse admirer d'iceux la libre course,
Qui desguise l'histoire et la verité, pour-ce
Que leur loy le permet. Assez ce me sera
Quand equitablement la cause on jugera,
Mettant la difference (aux bons juges notoire)
Entre les saincts Escrits et la profane histoire.
Seulement ay voulu (laissant la marche à part
Du brodequin tragique, et des termes le fard)
Retenir, pour enseigne aux passans rencontree,
Le nom de Tragedie, et l'escrire à l'entree.
Que si quelqu'un s'avance à reprocher ce poinct,
Que la chose deduite au nom ne respond point,
Et que sentir au vray ne fait ma basse vene
Le Tragique, induisant à la fin de la Scene
Un spectacle piteux et miserable à voir :
Pour response, je donne à entendre et savoir
Que David, endurant tousjours nouvelle playe,
Joue une Tragedie assiduelle et vraye,
Duquel ainsi la vie agitee en tout lieu,
Est figure de Christ, et des enfans de Dieu,
Qui par croix, et misere, et peine rigoureuse,
Contendent vaillamment à la victoire heureuse.
Or toy, mon Brun, mon frere, et moy, si en nous vit
La vraye et ferme foy, qui anima David,
à l'exemple de luy marchons de bon courage
Tout à travers du monde, encontre tout orage,
Nous asseurans en Dieu, dont la main nous a mis
Au combat, pour defaire en fin nos ennemis.
Et ja de sa faveur la vraye experience
Nous monstre la victoire en nostre patience.
Allons apres David, à Dieu son coeur levant.
Mais allons apres Christ, qui marche et va devant.
Combatons en David, tirant son coup de fonde.
Mais combatons en Christ, qui a veincu le monde.
Christ est nostre victoire, auquel, sans fin ne bout,
Soit honneur, force, gloire et empire sur tout.
Ses ennemis leicheront la terre.

SONNET

AU LECTEUR.
Ceux qui suivent Thespis, et le viellart d'Ascree,
Sans plus donnent plaisir aux yeux et aux oreilles,
Et d'une vanité, pour choses nompareilles,
Quiconque les escoute, en songeant se recree.
Mais de Dieu souverain la Parole sacree
Nous monstre sa puissance, et ses hautes merveilles.
Ici faut-il, Lecteur, qu'à le prier tu veilles
Qu'en ton coeur à jamais elle demeure ancree.
Par cest exemple sainct d'un berger humble et bas,
Abattant la hauteur qui mesure n'a pas,
Et debrisant l'airain d'un bruyant coup de fonde,
Tu sois admonesté n'estre qu'un songe court
(Tant ait le lustre beau) qui soudain passe et court,
La grandeur sur laquelle en la terre on se fonde.

DAVID COMBATTANT

PERSONNAGES.

DAVID.
ISAI, père de David.
SAUL, Roy d'Israel.
ABNER, Chef de l'armée d'Israel.
JONATHAN, fils de Saul.
ELIAB, fils d'Isai, et frère de David.
ABINADAB, fils d'Isai, et frère de David.
SAMMA, fils d'Isai, et frère de David.
TROUPPE, de soldats d'Israel.
DEMIE TROUPPE, de soldats d'Israel.
GOLIATH.
TROUPPE, de soldats Philisthins.
DEMIE TROUPPE, de soldats Philisthins.
L'ESCUYER, de Goliath, Philisthin.
SATAN.
Le MARCHANT MUNITIONNAIRE, d'Israel.
Le HERAUT, du Roy Saul, d'Israel.

PROLOGUE

Je voy deçà, delà, beaucoup de gens ensemble :
Dont la pluspart (à voir leur contenance) semble
Desirer plus d'ouir et voir un cas nouveau
Dont les yeux soyent soulez, et rempli le cerveau
De fable et vanité, qu'apprendre d'autre sorte
Rien pour leur avantage, et dont profit il sorte.
Si n'est-il point qu'en telle et tant belle assemblee,
Quelqu'un ne soit venu qui ait ceste heure emblee
Aux affaires privez, pour voir ce qu'on propose
Cerchant d'y profiter (s'il peut) de quelque chose.
Nous (si vous desirez savoir nostre desir)
Nous ne voulons, Seigneurs, vous priver de plaisir :
Ains vous donner encor' par dessus vostre attente
Du profit, qui aussi de plaisir vous contente.
Car combien que n'orrez ne fable ne mensonge,
Mais pure verité, qui vaine comme songe
Ne passe ni se perd, ains demeure eternelle,
Vous prendrez (j'en suis seur) quelque plaisir en elle.
Que si bien volontiers les yeux et les oreilles
Vous prestez aux faux jeux et aux vaines merveilles,
Combien plus est plaisant et aux coeurs desirable
Ce que Dieu merveilleux fait vray et admirable ?
Ici rien ne verrez qui ne soit merveilleux.
Vous verrez abbatu l'orgueil et l'orgueilleux
Par l'humble et mesprisé. Vous verrez l'asseurance
De celuy qui a mis en Dieu son esperance.
Sans armes le verrez, et tout seul, mettre en route
D'un exercite entier la grand' puissance toute.
Combattre le verrez, non d'un vouloir soudain
Pour soustenir le prix de son honneur mondain,
(Lequel ferme et constant vaillamment il mesprise)
Ains celuy de son Dieu, autheur de l'entreprise :
Au seul pouvoir duquel s'asseurant de bon coeur,
Du combat inegal il retourne veinqueur.
Il retourne accoustré de sa brave conqueste,
En sa petite main portant une grand' teste.
Tantost donc ce guerrier vous verrez à voz yeux.
Mais afin, bonnes gens, que le cognoissiez mieux,
Ne vous arrestez point à l'habit, ni au corps,
Ni à rien qui vous soit apparent au dehors.
Il porte pour cuirasse un blanc rochet rural :
Il tient au poing, pour lance, un baston pastoral :
La targe est sa mallette, et l'armet son chappeau :
Et en lieu d'une armee il conduit un trouppeau.
Non moins, pour tout ce peu, se sent-il magnanime
Par la force et vertu du Seigneur qui l'anime.
Que donc à tout cela l'oeil ne s'amuse point.
Dieu regarde le coeur, lequel il touche et poind.
Il mesprise et rend vain ce qu'admire le monde :
Car rien qu'en vanité l'oeil mortel ne se fonde.
Laissez donques, Seigneurs, laissez ces choses vaines,
Et cerchez en Dieu seul d'avoir les ames saines,
Pour sainement entendre et voir ce qui luy plaist.
Pour quoy faire il convient que le bruit et le plaid
Cesse de toutes parts, et vous en patience,
Tous ensemble attentifs nous prestiez audience.


DAVID
Dieu d'Israel, Dieu qui fit ciel et terre,
Dieu qui au Roy donne victoire en guerre,
Qui sur les forts rend son peuple veinqueur :
C'est Dieu, c'est Dieu, que j'ay tousjours au coeur :
Dieu par qui seul en toutes parts diverses
Conduites sont les choses universes :
Dieu qui d'enhaut sur tout le genre humain
Estend sa riche et liberale main :
Qui du matin jusques à la vespree,
Où mes brebis je garde sur la pree,
M'est seure garde, et sur ce verd coupeau
Donne pasture à mon petit troupeau.
à l'exalter mon ame se recree,
Qui m'a voulu de son huile sacree
Par Samuel sanctifier et oindre,
M'eslisant seul, de mes freres le moindre.
Seul entre tous (car tel est son plaisir)
Il a daigné de grace me choisir,
Sans regarder, comme l'homme a d'usage,
Ce qu'on peut voir au corps et au visage.
Le coeur sans plus il considere, et comme
Jusques au fons il sonde et cognoist l'homme,
Tel qu'il le sait, voire avant que de naistre,
Tel qu'il le fit, tel qu'il le voulut estre,
Ainsi tout juste et bon le Dieu vivant
D'ire ou d'amour va l'homme poursuivant :
D'ire, selon que trop l'homme en est digne :
De pure grace est son amour benigne.
Car quel en moy, quel eust esté le bien
Dont j'eusse peu meriter d'estre sien ?
Par quel bien-fait en nul jour de ma vie
Ay-je de Dieu la faveur desservie ?
Donc de sa grace et bonté le Seigneur
Est de sa crainte à mon coeur enseigneur :
Et ce qu'encor' je l'ay en souvenir,
D'ailleurs ne peut que de luy me venir.
C'est luy qui met son honneur en ma bouche,
Et à son los, quand ma harpe je touche,
Ma main conduit, et de chacune corde
Les differens accords il contr'accorde.
Or vueil-je ici, puis que par son Esprit
Sonner ma harpe à sa gloire il m'apprit,
à son honneur un cantique entonner,
Et en mon chant louange luy donner,
Comme je fay sans cesse, et faire espere
Tant que vivray. Mais n'est-ce pas mon pere
Que je voy seul s'en venir à travers
L'ombrage obscur de ces arbrisseaux verds ?

ISAI
En quelque part que j'aille ou que je soye,
Le dur souci m'accompagne en la voye,
Et en tous lieux il talonne mes pas.
Aussi pour vray l'homme au monde n'est pas
Sans avoir soin, et à toute ame nee
Est mal et peine en ce monde ordonnee.
En Beth-lehem j'ay ma maison petite
Pleine d'enfans, en laquelle j'habite :
Eux avec moy, avec eux moy aussi
De travailler sans cesse avons souci.
Peu de repos le temps divers nous donne.
Quand au Seigneur il plait quelque heure bonne
Nous envoyer, nous, pour nostre devoir,
Venons joyeux de luy la recevoir.
Ainsi se passe un jour, et l'autre suit.
Des fils que j'ay, jusqu'au nombre de huit,
Une partie est, selon la saison,
à son labeur : l'autre est à la maison.
Les trois plus grans sont au camp, et en guerre
Suivent le Roy, pour garder nostre terre.
Làs, je ne say s'ils sont morts ou en vie.
Les Philisthins ont de combatre envie,
Comme j'enten, si desja ne sont mis
Nos gens en route, ou bien les ennemis.
Le coeur me tremble, et suis en dur esmoy
Quand ce qu'on dit je repense à part-moy,
Que tous les jours, le soir et le matin
Vient un terrible et hideux Philisthin
Se presenter à l'ost Israelite,
Et demander qu'un seul homme à l'elite
Contre luy vienne, à qui le sort on baille,
Pour corps à corps hazarder la bataille.
Si de mes fils l'aisné, l'autre, ou l'un d'eux
(Car tous les trois sont assez hazardeux)
à ce combat s'alloit adventurer,
Il y pourroit (malheureux) demeurer.
Dont resteroit Israel indigent,
Serf, et sousmis à estrangere gent.
Dieu vueille mieux. Mais d'amour la contrainte
Vers les enfans, met les peres en crainte,
Combien que point à mal ne se hazarde,
Et en danger n'est celuy que Dieu garde.
Tout est en luy. Or je vay cependant
Par les pastis de ce tertre pendant
Voir mon troupeau, et d'une mesme voye
Mon fils David, mon confort et ma joye,
Qui a le soin et la garde ordinaire
De mes brebis : enfant tant debonnaire,
Tant amiable et tant doux, qu'on ne vid
Jamais enfant plus humble que David.
Aussi est-il celuy de tous les miens
En qui je voy multiplier mes biens.
Nul n'aime plus, ni mieux garde en tout lieu
La Loy, l'honneur, les mandemens de Dieu :
Dieu, à qui seul soit honneur triomphant,
Qui m'a voulu donner un tel enfant.
Mais il m'a veu. Voyez comment il passe :
Comme au destour de ceste sente basse
Il vient à moy : comme il se delibere
Me faire honneur.

DAVID
Bien soit venu mon pere.

ISAI
Et toy, mon fils, la bonté infinie
De nostre Dieu à jamais te benie.
Comment va-il au troupeau que tu pais ?
L'ont peu laisser pour tout le jour en paix
Pres de ces bois, le loup, le lion, l'ourse,
Sans faire ici quelque saillie ou course ?

DAVID
Mal n'a senti le troupeau tous ces jours,
Ni puis le temps que du violent ours,
Et du lion à la dure peau rousse,
Par ces deux mains fut la brebis recousse.
Loué soit Dieu, le Dieu qui soin en a,
Et qui du ciel victoire me donna
Sur ces cruels et trop fiers animaux.

ISAI
Honneur luy soit, qui des apparens maux
A garenti et sauvé ta personne :
Qui fait qu'ainsi nostre bestail foisonne
Entre tes mains, et qui au demeurant
Va Israel au besoin secourant.

DAVID
Il faut, mon pere, il nous convient sans cesse
Le seul pouvoir, la clemence et largesse
De nostre Dieu chanter à haute voix.
Chantons, mon pere, encore ceste fois
Un sainct cantique à son los, et la harpe
Soit mise au poing, qui me pend en escharpe.

CANTIQUE D'ISAI ET DE DAVID
À Dieu, au souverain Dieu
Soit tout honneur en tout lieu.
C'est l'Eternel de là haut
Qu'aimer et craindre nous faut.
Dieu, le Dieu de l'univers,
Regne sur les dieux divers.
Nostre espoir est tout en luy,
Nostre asseurance et appuy.
Au temps, dont n'a fin le cours,
Dieu est nostre seul recours.
L'Eternel, le Dieu regnant
Va son peuple soustenant.
Pren coeur, courage et confort,
Israel, ton Dieu est fort.
Des Philisthins sa vertu
Rendra l'orgueil abbatu.
Car de son Dieu glorieux
Israel victorieux,
En son Temple, au son du cor,
Chantera l'honneur encor.
Sus, Israel, leve-toy,
Espere en ton Dieu, ton Roy.
Il te porte, il te cherit,
Et de ses biens te nourrit.
Il fait revivre à planté
Toute herbe et arbre planté.
Il gouverne tout humain
De sa liberale main.
De luy l'immortel esprit
Son immortalité prit.
à Dieu, au souverain Dieu
Soit tout honneur en tout lieu.

SATAN
Je veille sans sejour : tousjours je suis en queste.
Je fay sur les mortels mainte heureuse conqueste.
J'ay sur le monde entier merveilleuse puissance,
Qui tout et pres et loin me rend obeissance.
Prince suis de ce monde, et du Roy supernel
Je suis, regnant en bas, ennemi eternel.
Dieu est en son armee au ciel entre ses Anges :
Moy, je suis au milieu de mes monstres estranges,
En ceste terre basse, ausquels est en tout lieu
La sacree avarice, et leur ventre pour dieu.
Leur dieu, leur dieu je suis. Dieu a les ames saines
De ses eleus, et j'ay mes illusions vaines.
Dieu regne en la lumiere, et en la Verité :
Je suis regnant au faux, et en l'obscurité.
Immuable il se tient : moy, qui à luy m'oppose,
Je fay, dont je me ri, mainte metamorphose,
Si qu'obscur, imitant ma dignité premiere,
Souvent je me transforme en Ange de lumiere,
Dont je fay mille maux : et accroire je donne
Que souvent, sous abus d'une intention bonne,
à Dieu desobeir, ce soit à Dieu complaire :
Que mal semble estre bien : bien n'estre au mal contraire :
Dont le monde se renge à son opinion.
Et souvent Israel de son Dieu l'union
A par moy delaissee, abusé de faux songes,
De visages masquez, de fables, de mensonges.
Ne le fi-je servir à l'idole d'un veau ?
Sous ceste intention ne mets-je en leur cerveau
Les dieux des estrangers ? Quoy ? ne fay-je à grand' honte
Le monde paillarder avec les dieux de fonte ?
Sous ce pervers abus de cuider faire bien,
J'ay fait le Roy Saul, que sur le peuple sien
Dieu luy-mesme avoit mis, servir Dieu autrement
Que ne luy permettoit le divin mandement.
Je l'ay fait en Galgal au sacrifice entendre,
Et à son Dieu l'offrir, sans Samuel attendre,
Comme enjoint luy estoit. J'ay fait qu'en Amalec
Il a sauvé le Roy, et le butin d'illec,
Sans y garder de Dieu l'ordonnance et defense :
Combien qu'il estimast ne faire point offense,
Et que le gras bestail il eust intention
Sauver, pour puis apres en faire oblation
à son Dieu, qui des siens (sans qu'en soy on se fie)
Demande obeissance, et non qu'on sacrifie.
Parquoy il est de luy maintenant rejetté,
Privé de son Esprit, et du malin traitté.
Entre tous mes suppos, dont je reçoy hommage,
Goliath represente et porte mon image,
Homme le plus meschant de tous les Philisthins,
à qui j'ay le penser, le coeur, les intestins
Empli de ma poison. Avec luy je me joue :
Il se renge des miens, et Dieu le desavoue.
Mais un petit berger, combien que tout le monde
Me rende obeissance, et en tout mal abonde,
Un petit bergerot, dont je suis esbahi,
Le plus jeune garçon des enfans d'Isai,
De mes filez eschappe, à mes assauts resiste,
Et d'un coeur obstiné à craindre Dieu persiste.
Si sera-il des miens, ou les tours cauts et fins
Que faire ay entrepris, pour atteindre à mes fins,
Les embusches, les laqs, les cauteles subtiles
Que je luy vay dresser, me seront inutiles.
Or j'y vay besongner, cependant que la rage
Qui tient mon Goliath, eschauffe son courage.

PAUSE


GOLIATH
ô peuple d'Israel ! ô gent accouardie !
Est-il nul entre vous d'emprise si hardie,
Qui m'ose regarder ? Est-il nul aujourd'huy
Qui ose ici descendre, afin que moy et luy
Combattans corps à corps, departions la querele ?
Qu'à deux soit la bataille, et se face par elle
Un peuple à l'autre serf. Je suis un Philisthin
Qui despite Israel, son Dieu, son predestin.
Vous estes à Saul : elisez d'entre vous
Quelqu'un qui vienne ici me combattre pour tous.
Que si à desmesler l'affaire en ce combat
Il me meine à outrance, et par terre m'abbat,
Humbles vous servirons : et nous qui sommes nostres,
Vous irons obeir, comme serviteurs vostres.
Mais quand il tombera dessous mes forces braves,
(Car mourir le feray) vous serez nos esclaves :
Vous viendrez obeir à nous, qui libres sommes,
Et à jamais serez nos servans et nos hommes.
Sus, est-il nul qui seul à la campagne sorte ?
Voici qui d'Israel aujourd'huy la main forte
Vient ici deffier. Hau, oyez-vous ma voix ?
Seray-je ici venu trente ou quarante fois
Sans voir qui me rencontre ? ô brave villenaille,
Qui se cache en son fort ! ô vaillante canaille !

TROUPPE D'ISRAEL
Quant à moy, je n'en say que dire.

DEMIE TROUPPE D'ISRAEL
Mal va l'affaire, et devient pire.

TROUPPE
J'en suis en merveilleux esmoy.

DEMIE TROUPPE
Le coeur m'en tremble tout en moy.

TROUPPE
Mais quel armet !

DEMIE TROUPPE
Mais quel panache !

TROUPPE
Quel glaive au flanc !

DEMIE TROUPPE
Quelle grand' hache !

TROUPPE
Quelle pesanteur de pavois !

DEMIE TROUPPE
Quelle frayeur d'ouir sa voix !

TROUPPE
Comme de travers il regarde !

DEMIE TROUPPE
Mais quelle horreur de halebarde !

TROUPPE
Le corps porte une triple maille.

DEMIE TROUPPE
Non, non, c'est un haubert d'escaille.

TROUPPE
Le pavois en soy n'a-il pas
Nemrod pourtrait ?

DEMIE TROUPPE
Mais à son pas
Ne fait-il pas crouler la terre ?

TROUPPE
Somme, c'est un homme de guerre.

DEMIE TROUPPE
Estimez-vous qu'au camp se treuve
Homme qui contre luy s'espreuve ?

TROUPPE
Le Roy peut ce qu'il veut promettre :
Mais trop hardi qui s'ira mettre
En ce danger.

DEMIE TROUPPE
C'est bien de soy
Grand prix que la fille du Roy,
Et qu'encor' avoir on espere
Franche la maison de son pere.

TROUPPE
C'est un loyer plus riche qu'or :
Mais la vie est plus chere encor'.
Bien est la chose desservie
S'on l'achette au prix de la vie.
Et puis souvent les Rois et Princes
Promettent citez et provinces,
Et tout ce qu'on peut dire mieux :
Mais il en est peu sous les cieux
En qui soit ferme l'asseurance.

DEMIE TROUPPE
Vaine est en eux toute esperance.
Nous voyons souvent les meilleurs
Donner ce qui est deu ailleurs
à un flatteur, qui leur fait croire
Quelque mensonge pour leur gloire.

TROUPPE
Ainsi est-il. Et pourtant donques
N'ayons confiance quelconques
En autre qu'en la seure garde
De l'Eternel qui nous regarde,
Auquel plaise nous secourir,
Auquel ayons à recourir :
Et selon qu'il nous est possible
Chantons sa puissance invincible.

CANTIQUE DE LA TROUPE D'ISRAEL
Dieu, qui les cieux formas,
La terre grande, et de la mer les ondes,
Qui d'Egypte l'amas
Fis abysmer au fons des eaux profondes,
Qui mis en route
Leur force toute,
Et de souffrance
à delivrance
Tiras les tiens : ô Puissance divine,
Delivre-nous de la main Philisthine.
Nous sommes ici mis
Ainsi que gens que ja veincus on croye :
Et sont nos ennemis
Comme lions environnans leur proye.
Leur forte armee
Tient enfermee
Sur ceste croupe
Ta saincte troupe.
Enten, Seigneur, de ton siege celeste,
De tes enfans l'affliction moleste.
Voy nostre pleur non feint,
Voy nostre coeur, et fay sans plus attendre
Qu'en ton haut Temple sainct,
Par toy sauvez, t'en puissions graces rendre.
Par main des hommes
Gardez ne sommes.
ô Dieu, nostre ame
Seul te reclame.
Vien donc, Seigneur, et ta main secourable
Nous soit d'enhaut heureuse et favorable.

SAUL
Qu'est-il de faire, Abner ? je n'ay point veu encores
Israel en danger si grand comme il est ores :
Le camp de l'ennemi est en grand nombre d'hommes,
Ils sont à un trait d'arc, plus forts que nous ne sommes,
Si l'advertissement est seur des espions.
Dieu, au pouvoir duquel sans plus nous confions,
Ne nous a revelé son vouloir sur le poinct
De marcher et combatre, ou ne combatre point.
Plus ne voy le Voyant, qui souloit en maint lieu
M'annoncer le vouloir et bon plaisir de Dieu.
Et puis ce Philisthin qui tant nous vient braver,
Ne fait de plus en plus que ma peur aggraver.
Il est terrible à voir, et (que point je ne mente)
J'en suis certes, Abner, en peine vehemente.
Mais de tout Israel est-il nul qui ait pris
Le parti d'accepter les dons de si haut prix
Que j'offre, pour aller cest ennemi combattre ?

ABNER
Il est tel, à le voir, qu'il tiendroit contre quatre.
Nul ne s'est presenté, bien que vostre edit, Sire,
J'aye au camp fait savoir, le publier et lire.
Tous ont crainte de luy : point je n'espere, en somme,
Que pour l'aller combatre il se trouve un seul homme.

SAUL
ô miserable moy, chetif et malheureux !
Pourquoy fu-je onques Roy ? pourquoy m'est rigoureux
Le Seigneur en ce poinct ? pourquoy m'a-il voulu
Faire chef de son peuple, et entre tous eleu ?
M'a-il sur Israel au royal siege mis,
Pour me faire tomber és mains des ennemis ?
Pouvois-tu point me perdre en autre sorte, ô Sire ?
Veux-tu ainsi me faire exemple de ton ire ?
Tu as donques de moy retiré ton Esprit :
Tu m'as donc delaissé au malin, qui me prit,
Et qui vient m'agiter à tous coups d'une rage.

JONATHAN
Mon pere, il ne faut pas perdre ainsi le courage.
Tousjours faut esperer en Dieu, qui a pouvoir
Aux choses qui ja sont au fons du desespoir.
Il est plus pres de nous, et de nous il a soin
Quand plus nous le pensons et nous semble estre loin.

SAUL
Ah, nous sommes perdus.

ABNER
Sire, ayez meilleur coeur.

SAUL
Ah, il nous faut servir au Philisthin vainqueur.
C'est fait, c'est fait de nous.

JONATHAN
Reprenez coeur, mon pere.

ABNER
Il ne convient qu'ainsi le Roy se desespere.
Tousjours doit estre egal, sans que point le renverse
Ni puisse eslever chose ou prospere ou adverse.
Si on est en l'armee une fois adverti
Qu'aujourdhuy vous soyez reduit à tel parti,
Tout ira en desordre, et en dur desarroy.
Car le peuple depend du visage du Roy :
Outre ce qu'il est ja en frayeur merveilleuse.

SAUL
Encores n'ay-je veu chose si perilleuse.
Mais que te sert ton arc, Jonathan, qu'il ne tue
Ce terrible ennemi, d'une flesche poinctue ?

JONATHAN
Moy, mon pere, est-ce moy qu'à combattre on attend ?
Non, qu'on n'attende plus. J'en suis, j'en suis content.
Car de servir à Dieu j'ay coeur et bonne envie :
Et si estimeray employer bien ma vie
Soustenant son honneur. à son aide et confort
J'espere demeurer contre luy le plus fort.
Autrement, qu'on me voye au camp mort estendu.
Mais j'ay coeur faire voir, par le sang espandu
De cest incirconcis, tant de tors amendez,
S'ainsi plaist au Seigneur, et vous le commandez.

SAUL
Moy, que je le commande ? Ah, mon fils, à grand tort
Je te feroye aller à l'evidente mort.
Que si, tombant au fer du Philisthin cruel,
Ta mort pouvoit servir à sauver Israel,
Et fermes restablir les choses ainsi lasses,
Lors seroit-ce raison que mourir tu allasses.
Mais si, quand de ton sang auroit fait l'inhumain
Cruellement rougir sa violente main,
Toy mort, je ne voudroy' vivre jour ne demi,
Et iroit Israel servir à l'ennemi.
Qu'est-il besoin, n'estant juste la conference,
T'exposer au danger de si grande apparence ?
Non, ne plaise au Seigneur que mourir je t'envoye
Pour faire à tant de maux libre et ouverte voye.

ABNER
Il ne convient à l'homme entreprendre ne faire
D'un conseil trop leger un trop pesant affaire.
Jonathan, ce fut fait d'homme vaillant et sage
Quand parmi deux rochers tu entras au passage
De Bozez et Senné, n'ayant aveques toy
Qu'un serviteur, sans plus. Car lors en seure foy
Tu suivois du Seigneur la conduite certaine.
Dont par toy environ d'hommes une vingtaine
Moururent, abbatus au trenchant du fer double :
Et fut des Philisthins toute l'armee en trouble.
Mais ici, quel conseil ou signe t'a donné
Le Seigneur, comme il fit sur le roc de Senné ?
N'entrepren rien sans luy, ni contre son vouloir :
Car sans luy rien ne peut profiter ne valoir.

JONATHAN
Soit le Seigneur ma guide : et jamais je ne face
Emprise, qui ne soit agreable à sa face.
Commande au demeurant le Roy ce qu'il peut voir
Convenir en ce faict. Je feray tout devoir
De fils obeissant.

SAUL
Or, Abner, qu'on regarde
Quel ordre, quel moyen, quel secours, quelle garde
Peut servir en ceci. Tu sais qu'en toute chose
La guerre concernant sur toy je me repose.
Tu m'es proche de sang, et d'honneur liberal
T'ay establi pour moy lieutenant general.

PAUSE

DAVID
En quelque part que je tourne les yeux,
Soit à la terre, à la mer, ou aux cieux,
Je voy par tout tes oeuvres nompareilles,
Et te louer, pour tes grandes merveilles,
Par toy, mon Dieu, mon ame est advertie.
Mais, ô Seigneur, la quantieme partie
De tes bontez, est cognue à mes sens ?
Dés mon enfance aux jours adolescens
Je t'ay cerché, selon que ta clemence
Me tire à toy, par douce vehemence.
Mais (miserable et povre que je suis)
En lieu qui soit fuir je ne me puis.
Tousjours me suit ceste nature forte,
Tousjours me presse, et le fardeau j'en porte.
Lasse à tout bien, couarde, et endormie,
Et prompte à mal je sens ceste ennemie.
Mais ton Esprit m'adresse à resister.

SATAN
Faut-il tousjours à ce bien persister ?
Pourray-je point, mesme en cest aage tendre,
L'en destourner, et à mal faire tendre ?
Si est-il temps veincre le jouvenceau.
Un jardinier vient le jeune arbrisseau
à son plaisir dresser, conduire, et tordre,
Qui monte apres, croissant d'adresse et d'ordre,
Comme il est duit en l'air, droit ou tortu.
Ainsi se dresse à vice ou à vertu
L'homme, selon qu'il est pris en jeune aage.
Ci faut-il donc jouer mon personnage.

DAVID
Par ton Esprit suis guidé en ta sente,
Pour te cercher avec vie innocente.
Mon coeur à toy

SATAN
Il le faut destourner.

DAVID
Ardant aspire : et ne peut sejourner
Qu'il ne te loue, et tes faicts ne medite.
Mais meriter

SATAN
Est-il point de merite ?

DAVID
Mon bien ne peut, Seigneur, ta saincte grace.

SATAN
Tousjours il suit de son propos la trace.

DAVID
Si quelquesfois (comme à tous coups je fay)
Je tombe à mal, que par toy tant je hay,
Je te suppli', Seigneur, qu'à l'heure à l'heure
Ta saincte main me soustienne et sequeure.
Perdu seray, si de la grace tienne
Je n'ay secours, qui me leve et soustienne.
Ne puisse donc mon coeur, je te suppli',
Jamais venir à te mettre en oubli,
Et que sans toy je ne demeure pas.

SATAN
Si te suivray-je en tous lieux pas à pas,
Tant que j'auray de l'eternelle vie
Hors de ton coeur l'esperance ravie.

DAVID
Tousjours me soit ta faveur assistente,
Afin que rien qui m'assaille ou me tente
Trop ne me puisse esbranler ne mouvoir.

SATAN
Povre insensé, ce que tu ne peux voir,
Trop follement l'imagine ta teste.
C'est un Dieu vain.

DAVID
ô Dieu, quelle tempeste
Me bat le coeur ! ô mon Dieu, ne permets
Que ton sentier j'abandonne jamais.
Trop je sen fort et rude l'adversaire.
Làs, ton secours, mon Dieu, m'est necessaire,
Avec lequel invincible seray.
En ta vertu le fort je forceray,
Comme à present en ay eu la puissance.
Dont je me vueil, par grand' resjouissance,
Victorieux en ta force vanter,
Et de victoire un hymne te chanter.

CANTIQUE DE DAVID
ô Seigneur eternel,
De ton lieu supernel
Tu vois l'homme ici bas.
Ta dextre enseigne et duit
Le juste qui te suit,
Dresse et meine ses pas.
Mais trop au chemin tors
Se destourne le corps,
Laissant la droite sente.
Trop loin de toy, Seigneur,
De droiture enseigneur,
Il s'escarte et absente.
Le triste sort humain
Ne sait son lendemain.
Il n'a jour ne demi.
L'homme privé de toy
Se va perdre : et de soy
Luymesme est ennemi.
Puis le lion pervers
Suit le monde, à travers
De ce bas territoire :
Mais tu es ma vertu,
Ma seule force es-tu,
Qui me donne victoire.

ELIAB
Mes freres, pour certain c'est un estrange cas.
Et (ci dit entre nous) merveille ce n'est pas
Que de telle frayeur s'estonne et debilite
Du grand jusqu'au petit, l'armee Israelite.
Car s'il y faut aller, et que quelqu'un, autant
Soudain entrepreneur que hardi combattant,
S'y ose aventurer, je voy ja, ce me semble,
Le corps, les bras, la teste, et les pieds tout ensemble
Roulez en un monceau. Pensez quelle sera
La merci dont vers luy ce cruel usera.
Aussi n'est-il au camp nul si hardi qui ose
Entreprendre gagner ce que le Roy propose,
Tant soit ce qu'il presente excellent et de prix.

ABINADAB
Par moy n'en sera pas le hazard entrepris.
Y aille qui voudra. Quant à moy, je ne doute
Que ne soyons bien tost desconfits et en route.voy de tous costez trembler l'armee entiere,
Qui n'a de se sauver moyen, lieu, ne matiere.
Nous sommes assiegez des ennemis, qui tous
Campez sur ce costau, sont vis à vis de nous.
L'issue est d'autrepart de grans rochers fermee.
Si de ceste frayeur la Philisthine armee
Estoit bien advertie (et encores je tien
Que par leurs espions le tout ils savent bien)
Et qu'ils vinsent un coup l'alarme nous donner,
Vous verriez tout en fuite et desordre tourner.
Veincus nous tomberions és mains de l'ennemi :
Car ja sommes de peu combattus à demi.

SAMMA
Et que nous reste-il mieux ? Si de deux une voye
Nous avons à passer, il est force qu'on voye
La gloire d'Israel aujourdhuy mise bas.
Si quelqu'un de nos gens, ne craignant les combats,
S'oppose au Philisthin, le cas est evident
Qu'il est mort, et sur nous tombera l'accident.
D'autrepart, s'il n'y a nul qui au combat aille,
Et nous au demeurant refusons la bataille,
Ou la faim en ce lieu nous viendra mettre à mort,
Ou euxmesmes viendront nous forcer en ce fort.
Ne vaudroit-il pas mieux, puis qu'il nous faut mourir,
Leur donner la bataille ? et vaillamment courir
à la mort honorable ? et en l'effort urgent
Mourant, faire mourir la Philisthine gent ?
Des veincus à la guerre est l'unique recours
Ne s'attendre aux mortels, et n'esperer secours.
Le Seigneur est puissant, qui ne faut ne differe
De secourir les siens.

ELIAB
Tu as raison, mon frere.
Aussi bien cependant la faim nous est trop dure :
Longuement et beaucoup chacun de nous endure.
Tu sais ce que contreint j'ay esté d'engager
à la munition, pour avoir à manger.
Mais à quoy peut penser nostre pere, que point
De vivres il n'envoye, et nous laisse en ce poinct ?

ABINADAB
Encor' aveques luy cinq de nos freres sont,
Qui gueres de souci de ceste guerre n'ont,
Et moins de nous encor. Nous (et ne leur desplaise)
Portons la peine : et eux, ils sont bien à leur aise.

SAMMA
Mon frere, c'est raison que vieil, et en tel aage,
Nostre pere ait de nous quelqu'un qui le soulage :
Que les uns soyent aux champs, les autres à l'hostel.
J'espere que bien tost aurons message tel
Que nous serons contens. En brief, comme je pense,
Nostre frere David vivres, pour la despense,
Apporter nous viendra.

ELIAB
Je n'ay dequoy en croire.
En David (croyez-moy) il y a de la gloire.
C'est un jeune garçon, qui ses freres plus vieux
Moindre que soy estime, et pense valoir mieux.

TROUPPE D'ISRAEL
Non, ce ne sont-ils point.

DEMIE TROUPPE D'ISRAEL
Je suis bien esbahi
Si ce ne sont tous trois des enfans d'Isai.
Et bien, ay-je gagné ?

TROUPPE
Dieu gard' la compagnie.
DEMIE TROUPPE
Dieu vous gard', messeigneurs.

ELIAB
Le Seigneur vous benie.

TROUPPE D'ISRAEL
Rompons-nous point vostre devis ?

ELIAB
Non. Nous parlons de nostre advis
Sur l'effroy qu'en chacun quartier
Nous voyons par le camp entier.

DEMIE TROUPPE D'ISRAEL
Chacun est de frayeur malade.

ABINADAB
Chacun craint une camisade.

TROUPPE D'ISRAEL
Ce n'est sans cause : ils ont dequoy
Estre en crainte et silence coy.

SAMMA
Sur tout est effroyable à voir
Ce geant au visage noir,
Qui tant ses menaces redouble,
Et de peur les courages trouble.

DEMIE TROUPPE D'ISRAEL
Le Roy, à cause de ceci,
Et les Princes du sang aussi
Sont au conseil, pour sur l'affaire
Adviser ce qui est de faire.

ELIAB
Qu'y feront-ils ? homme n'est tel
Qui entre en ce combat mortel,
Pour recevoir mort à sa honte.
Nul en ceci ne fera conte
Du Roy d'Israel, fils de Cis,
Non plus que d'un incirconcis.
Mais le Prince Abner (ce me semble)
Et Jonathan viennent ensemble.
Ils sont hors du conseil sortis.

ABNER
Or sus, mes compagnons, vous estes advertis
De ces riches presens que le Roy offre et baille
à qui fort et hardi en plain camp de bataille
Combattra corps à corps le geant Philisthin.
Est-il nul qui ait coeur d'emporter ce butin ?
Enfans, qu'en dites-vous ? Mes amis, est-il ame
Qui gardant Israel aujourdhuy d'un tel blasme,
Vueille rendre affranchis et soy et tous les siens ?
Est-il nul qui avec tant d'honneur et de biens,
Ose esperer du Roy la fille en mariage ?
Vous ne respondez mot : perdez-vous le courage ?
Sus, qui sera celuy, compagnons, d'entre vous
Qui brave ira entrer, et combattre pour tous ?
Voulez-vous tous laisser un si grand avantage
Et de biens et d'honneur, memorable à tout aage ?
Ne savez-vous assez que celuy qui se fie
En nostre Dieu vivant, met seurement sa vie
Entre ses fortes mains ? Vous estes gens de bien,
Vaillans, peuple de Dieu. Comment ? Dites-vous rien ?
N'y a-il entre vous, n'y a-il un seul homme
Qui ait le coeur si bon que de combattre, comme
L'admoneste et requiert d'honneur le cher devoir ?
C'est ici, mes enfans, c'est ici qu'il faut voir
Le coeur vaillant et fort. Ah, quoy ? enfans d'elite,
Soustiendra nul de vous l'honneur Israelite ?
Or tu vois, Jonathan, qu'homme n'est si hardi
Qui muet ne demeure à ce que je leur di.

JONATHAN
Je voy bien que personne au combat ne veut mordre.
à l'alarme premier tous fuiront en desordre.

PAUSE

GOLIATH
Je croy qu'ils ont belle peur à ceste heure.

TROUPPE PHILISTHINE
Je croy que d'eux le plus fort ne s'asseure
En sa vertu.

DEMIE TROUPPE PHILISTHINE
Je suis seur que nul d'eux
N'est asseuré du visage hideux
Que tu leur fais, et brave à eux se monstre.

GOLIATH
La peur qu'ils ont que je ne les rencontre,
Les fait trembler, et rend tant esbahis,
Qu'ils voudroyent estre en quelque autre pays.


L'ESCUYER DE GOLIATH
Ils sont cachez en leur tente, de sorte
Qu'homme n'y a qui se monstre ni sorte.

TROUPPE PHILISTHINE
S'il en est un qui ait mis le nez hors
Pour voir, seigneur Goliath, ton grand corps,
Je croy qu'il n'a le coeur assez hardi
Pour te combattre : ou il est estourdi.

GOLIATH
Quiconque il soit, j'ay troublé sa cervelle.
Il en aura conté quelque nouvelle à Israel.

DEMIE TROUPPE PHILISTHINE
La hache merveilleuse,
Qu'au poing tu tiens d'une horreur orgueilleuse,
Et qu'on ne peut aller accomparant
Mieux qu'au tellier d'un puissant tisserant,
Craindre les fait qu'il tombe un coup de foudre,
Et rue à coup leur combattant en poudre.

L'ESCUYER
Le fer aigu, qui luit au bout du bois,
Sicles de fer pesans leur juste poids,
Monte à six cens.

GOLIATH
Qu'estimez-vous que vaille
La pesanteur de ce harnois d'escaille ?

TROUPPE PHILISTHINE
Il peut peser de sicles trois ou quatre
Milliers d'airain.

L'ESCUYER
Il poise, sans rabbattre,
Cinq pleins milliers.

GOLIATH
Quand ce pesant escu
Me pend au col, ne puis estre veincu.

DEMIE TROUPPE PHILISTHINE
Comme l'escu, les greves sont d'airain :
L'armet aussi, qui au soleil serain
Flamboye en l'air.

TROUPPE PHILISTHINE
Ce tortu cimeterre
A espandu beaucoup de sang par terre.

L'ESCUYER
D'en voir espandre encor' nous esperons.

GOLIATH
Tubal-cain, pere des forgerons,
En fut l'autheur.

DEMIE TROUPPE PHILISTHINE
Mais la grande stature,
Quand Israel te voit mis en posture,
Trop les estonne : ou de mort, ou de pis,
Tenus en crainte, ils sont plat assoupis.

TROUPPE PHILISTHINE
D'homme vivant la hauteur tant ne vaut.

L'ESCUYER
Le corps a plus de cinq coudes de haut.

GOLIATH
Non, il n'est homme au monde de ma taille.

DEMIE TROUPPE PHILISTHINE
Si une fois on vient à la bataille,
Là verrons-nous tes forces desployees.

TROUPPE PHILISTHINE
Courir verrons leurs bandes effroyees
à vau de route.

L'ESCUYER
Ils avoyent grand besoin,
Les malheureux, de venir ainsi loin
Cercher leur mort.

GOLIATH
Mieux encor' leur vaudroit
Estre en Egypte, ou en quelque autre endroit,
Qu'en Azeca, et terres de Dommin.
Or si nul d'eux ne se met en chemin,
Pour me venir combattre en la campagne,
Il faut monter, et que la coste on gagne.
Que n'allons-nous à force là dedans
Forcer leur fort, en despit de leurs dents ?
Les Philisthins, avec Goliath, descendent
en la vallee du Chesne, et
se mettent en bataille.

ISAI
Je crain que mes enfans, chacun desquels endure
Beaucoup de mal au camp, à coucher sur la dure,
Soyent pressez de la faim, et ayent indigence
De vivres ou d'argent. Il faut en diligence
Leur envoyer David, afin qu'il les delivre
De la peine où ils sont, et qu'il leur porte à vivre.
De ce fardeau pesant il le convient charger :
Lequel, autant que si plus il estoit leger,
Joyeux il portera. Il n'y a mot ne noise
à rien que je luy die, et rien trop ne luy poise :
Tant à ce que je vueil je le voy volontaire,
Se rendre obeissant, et toujours coy se taire.
Parface le Seigneur, et à sa gloire avance
Ce qu'il a commencé en ceste heureuse enfance.

DAVID
Tousjours à toy, Seigneur (car à la verité
Tout ce qui est sans toy n'est rien que vanité)
Tousjours aspire à toy mon coeur et ma pensee.
Continue, ô mon Dieu, ta grace encommencee
En moy, par ton Esprit : ne me delaisse pas,
Et de ton droit sentier ne destourne mes pas.
ô l'homme malheureux ! ô que grandement erre
Celuy qui met son coeur aux choses de la terre !
C'est donc à toy, mon Dieu, que j'aspire tousjours :
En toy vueil esperer tout le temps de mes jours :
En toy seul mon attente, et tout mon heur je fonde.

SATAN
Malheureux que je suis ! Moy, qui fay tout le monde
Renger à mon vouloir, et dessous mon empire
Qui fay croistre le mal, et que ce mal empire :
Qui fay nouveaux malheurs aux malheureux charger,
Ne puis pourtant venir à bout de ce berger.
Il garde son trouppeau seulet en la campagne,
Où de Dieu seulement la grace l'accompagne,
Dont il est defendu, et de sa faveur large
Tousjours il est couvert, ainsi que d'une targe,
Sans que nul mien assaut, par ruse ne contrainte,
Le puisse destourner de Dieu, ne de sa crainte.
Ah, que de mal me fait ceste grace de Dieu,
Qui garde contre moy ses eleus en tout lieu !

DAVID
Mais pour penser à tout, mon pere beaucoup tarde
à m'envoyer au camp. Cependant que je garde
En ce lieu mon trouppeau, mes freres pourroyent bien
Endurer de la faim, qu'on ne leur porte rien.
Ils ont peine à la guerre : il faut par juste soin
De mes freres aisnez regarder le besoin.
Puis si l'esprit malin (comme il fait) a tenu
Et tormenté le Roy, ce sera mal venu
Que je n'y aye esté, pour à ma harpe douce
Sonner le chant divin, qui cest esprit repousse.
ô Seigneur, plaise-toy que plus ne soit ainsi
Le Roy tenu en peine, ains sente ta merci.
Plus ne soit de ta main dure et pesante l'ire
Sur celuy qu'il t'a pleu Roy de ton peuple elire.

SATAN
Mais puisses-tu ainsi, par desobeissance,
Encourir et sentir l'ire de sa puissance.

ISAI
Mon fils.

DAVID
Dieu gard' mon pere cher.

ISAI
Or sus, il te faut despescher
D'aller au camp.

DAVID
Je n'ay desir
Que de faire vostre plaisir :
Et ja pensoy'-je à mon devoir
De vous l'aller ramentevoir.
Car de long temps mes freres n'ont
Nouvelles de vous où ils sont.
Ils peuvent avoir faute aucune
Ou de vivres, ou de pecune.

ISAI
Vers eux vistement tu iras,
Et cest epha leur porteras,
De froment cuit : aussi leur livre
Ces dix pains, qui est pour eux vivre.
Mais de ces fromages de laict,
Qui sont dix, present sera fait
Au Capitaine. Or, mon fils, tien.
Enten d'eux s'ils se portent bien.
Quant à l'argent que je te baille,
S'ils ont engagé à la taille
Rien qui soit, pour les soulager,
Ce sera pour le desgager.
Or va, mon fils. Dieu te convoye.

DAVID
Je vay vers eux prendre ma voye.
Et cependant, en mon absence,
Il faudra que le berger pense
De nos brebis.

ISAI
Va sans tarder.
Je feray le trouppeau garder.

SATAN
Si n'auray-je repos que tout je ne renverse.
Ainsi s'esbat à mal ma nature perverse.
Si David pour un temps avec toute constance
Soustient mes durs assauts, et leur fait resistance,
Il ne sera tousjours tant asseuré ne ferme.
Il est homme, et muable : il faut qu'il vienne au terme
De perdre de son coeur l'esperance et la foy :
Et laissant de son Dieu l'ordonnance et la Loy,
Faut qu'il adore un jour mes idoles de fonte.
Quoy ? est-il rien si fort qu'à force je ne domte ?
De Dieu, sans plus, forcer ne puis le fort appuy.
Son Dieu ne sera pas tousjours si pres de luy :
Et moy, je ne perdray minute ne demie
Sans apres luy veiller d'une suite ennemie.
Malheureux les humains, qui ainsi sans sejour
Sont de moy poursuivis, tant de nuict que de jour.
Car courant çà et là, diligent, pres et loin,
En toutes parts du monde, avec travail et soin,
Je les presse et tormente, et en fay maints et maints
à l'eternelle mort trebuscher par mes mains.
à quoy mesme de soy les precipite et meine
La malediction de la nature humaine.
Mais Dieu me fait grand' peur, Dieu, qui quelque demain
Promet de reparer l'estat du genre humain.
Voire et j'ay peur encor' qu'à l'heureuse lignee
De ce David en soit la promesse assignee.
Il ne faut rien laisser que je n'employe et n'use,
Pour empescher ce bien, d'art, de trouble et de ruse.
Il faut des Philisthins animer l'exercite :
Il faut que Goliath de ma fureur j'excite :
Il faut (si je le puis) faire viande aux chiens
Israel, et sur tout ce David et les siens.
Sus, ma rage, où es-tu ? Sus, sus, de bas en haut,
Sus, sus, de haut en bas tout renverser il faut.

PAUSE

ABNER
Sire, les Philisthins sont descendus aval.
Ils sont forts : et du Chesne ils tiennent tout le val,
Où ils sont en bataille. Or, pour mon devoir, Sire,
Pour Israel, pour vous, j'ay ceci à vous dire.
Il est vray qu'il n'y a un homme à vous subjet
Qui se presenter ose au Philisthin de Geth,
Pour le combattre seul, quelque offre qu'on leur face.
Tous ont en general grand horreur de sa face.
D'y envoyer quelqu'un au hazard et en doute,
Ce seroit Israel, et nous, et la gent toute
Perdre à nostre escient. Aussi peu ceste armee,
Qui toute est de rampars et de fossez fermee,
Faut-il aventurer : trop grande est l'apparence
De perdre la bataille, en telle difference
Et d'hommes et de coeurs : mesme que d'heure bonne
Au combat, le Seigneur aucun signe ne donne.
Mais ce qui est de faire ici, à mon advis,
Est que nous en bataille arrangez vis à vis,
Sortions à la campagne, et plus que nous ne sommes,
Nous monstrions asseurez, avec visages d'hommes,
Sans trop nous esloigner. Là, s'ils font quelque effort,
Soustiendrons l'escarmouche, à la faveur du fort.
Ainsi temporisant, et en tirant l'affaire
En longueur, ils pourront d'euxmesmes se deffaire.
Quand on sent l'ennemi marcher à plus grand' force,
Là faut-il que de ruse à combattre on s'efforce.
Le Seigneur cependant pourvoira de secours.

SAUL
Je ne say plus, Abner, à qui avoir recours.
Advienne desormais ce qui peut advenir.

ABNER
Jonathan, il te faut le passage tenir,
Et là, en ce vallon defendre l'advenue.

JONATHAN
L'entree encontre tous sera par moy tenue :
Et sera le passage, à quiconque d'entre eux
Y viendra le premier, triste et malencontreux.

SAUL
Le Seigneur te defende, et te soit garde seure.

JONATHAN
C'est en Dieu seulement que ma force j'asseure.

ABNER
Qu'en vous, Sire, sans plus rien de crainte on ne sente.
Faites voir au visage une vigueur presente.

SAUL
Le plus que je pourray monstreray d'asseurance,
Bien qu'en moy soit ou nulle, ou petite esperance.
Ils se separent en deux parts : Jonathan et les
freres de David, d'une part : Saul, Abner,
et les trouppes, de l'autre.

JONATHAN
Suivez-moy, compagnons. Voila les ennemis
Qui tous au val du Chesne en bataille sont mis.
Il nous faut de ce fort le passage defendre.

ELIAB
J'ay desir aujourdhuy la cervelle outrefendre
De quelque incirconcis, et ne luy faillir pas,
S'il entre pour combattre, ou pour forcer le pas.

ABINADAB
J'ay desir d'esprouver si ce coutelas taille,
Effondrant un armet, ou faussant une maille.

SAMMA
Moy, seigneur Jonathan, sans faillir point ne peu,
Je te suivray par tout, et fust-ce par le feu.

JONATHAN
Pleust à Dieu, compagnons, que nos gens eussent tous
Le coeur aussi entier et vaillant comme vous.
Nous les irions combattre : et par ceste plaine, entre
Les deux costaux, irions leur marcher sur le ventre.
Mais suivez-moy sans plus : que nul outre ne passe,
Sans mon commandement, en la campagne basse.

ABNER
Sire, pour n'asseurer la gent incirconcise,
Tenir faut la descente au pied du tertre assise.
Là nous leur ferons teste.

SAUL
Allons, Abner, allons :
Faites suivre nos gens par où nous devallons.

ABNER
Mes hardis compagnons : le Seigneur en tout lieu,
Le vray Dieu d'Israel, seul fort et puissant Dieu,
C'est Dieu qui seurement est nostre ferme appuy.
Voulez-vous pas combattre en sa force aujourdhuy ?
Avez-vous point courage entier et diligent
De vaillamment defendre encontre ceste gent,
Vous, vos biens, vos enfans, le Roy, et la patrie ?
Eux, leur force, et leurs dieux, n'est rien qu'idolatrie.
Vous voyez que le Roy bon courage vous baille,
Qui au milieu de vous veut estre en la bataille.
Enfans, qu'en dites-vous ?

TROUPPE D'ISRAEL
Nous desirons vous suivre.
Car au Dieu d'Israel, qui fait mourir et vivre,
Nous mettons nostre espoir.

DEMIE TROUPPE D'ISRAEL
Seul nous peut secourir
Le vray Dieu d'Israel, qui fait vivre et mourir.
C'est luy dont nous avons l'eternelle alliance,
Son peuple circoncis. Il est nostre fiancé.

ABNER
En nostre Dieu vivant l'asseurance est certaine.
Dieu, le Dieu invincible est nostre Capitaine.
Soyons donc asseurez. Quant à moy, mes amis,
Le premier je seray contre les ennemis :
Et vueil que, si d'un pas on me voit devant eux
Reculer, ce me soit un cas vil et honteux :
Que sur moy et les miens le reproche en demeure,
Et par la main de Dieu sur la place je meure.

GOLIATH
Je sen de plus en plus mon ame encouragee.
Je fremi dedans moy de fureur enragee.
Je sen je ne say quoy qui me pousse et anime
à plus fort enrager d'une horreur magnanime.
Pourray-je point espandre, à ma cruelle main,
Pour ma soif estancher, assez du sang humain ?
à cruauté de soy ma nature est encline :
Mais je sen une ardeur fervente en la poictrine
M'enflammer davantage. Il faut que ceste envie
Par quelque horrible cas soit en moy assouvie.
Viendra point d'Israel quelqu'un, pour luy tirer
Les entrailles du ventre, et pour le martyrer,
Afin qu'à mon plaisir ma cruauté j'exerce ?

TROUPPE PHILISTHINE
Or il faut, Goliath, que plat on les renverse.
Trop, c'est trop attendu. Puis que tant ils se tiennent
Enfermez de rampars, et qu'aux mains ils ne viennent,
Allons les desloger. Mais qu'est-ce que nous vaut
Ici tant arrester ? assaillir il les faut.

DEMIE TROUPPE PHILISTHINE
Si nous voulons tousjours attendre, quand sera-ce
Que nous viendrons à bout de l'Hebraique race ?
Le temps matte nos gens, nous consume, et nous mine,
Cependant que pensons les avoir par famine.

L'ESCUYER
Ils sortent de leur fort. Je les voy en deux parts
Se partir, et venir au dessous des rempars.
Il faudroit leur dresser l'escarmouche contraire,
Pour en ceste vallee au combat les attraire.

GOLIATH
Ne pensez qu'on les ait aisément ici bas.
Abner est trop rusé. Non, ils ne viendront pas.
Outre ce que la peur assez les tient et garde
Que trop aventureux aucun d'eux se hazarde.

TROUPPE PHILISTHINE
Aussi n'y a-il lieu commode en tout ce val,
Pour y envoyer gens à pied ou à cheval,
Et pour bien à propos y dresser l'embuscade.

DEMIE TROUPPE PHILISTHINE
Il faut à force aller leur faire une bravade.

L'ESCUYER
J'espere que Dagon quelque bonne fortune
Nous garde, et usera de faveur opportune.

GOLIATH
Qu'appelles-tu Dagon ? Dagon (je le say bien)
Est tenu pour un dieu : mais moy, je n'en croy rien.
Les Philisthins sont fols, qui l'adorent ainsi.
Trompé de faux abus est Israel aussi,
Qui espere en son Dieu. Dagon n'a, et n'eut onques,
Ni le Dieu d'Israel, sur moy pouvoir quelconques.
Penses-tu que je croye à ces vaines merveilles,
Et qu'ainsi follement j'y preste les oreilles ?
Quel Dieu, ô sottes gens,

SATAN
Non, non, il n'en est point.

GOLIATH
Quel Dieu me peut aider ou nuire en aucun poinct ?
Non, il n'est point de Dieu qui s'oppose à ma rage,
Ne qui ose l'attendre.

SATAN
Ô le vaillant courage !

GOLIATH
Pour Dieu vay-je adorant les forces de mes mains :
Par lesquelles, maugré les dieux et les humains,
Me feray voye au ciel.

SATAN
C'est trop peu de la terre.
GOLIATH
Mais la fin d'Israel faut voir en ceste guerre.

SATAN
Voila comme j'empli l'infidele pensee
De mon venin mortel et furie insensee.
Mais pourray-je à David de fiel ainsi amer,
Comme à mon Goliath, la poictrine animer ?

PAUSE

DAVID
Ce temps pendant que mon chemin je passe
(Et ja passé en ay la mi-espace)
Je ne sen point sur mon espaule forte
Estre pesant le fardeau que je porte.
Rien ne me greve ou poise en aucun lieu,
Quand je travaille au service de Dieu.
De louer Dieu mon ame ne se lasse :
Et ce penser mon corps aussi soulace
En mon chemin. Car est-il rien moleste
à qui s'appuye au reconfort celeste ?
Je vay au camp voir de Dieu les enfans,
Qu'il a promis de rendre triomphans
Sur leurs voisins, et de force admirable
Tousjours à eux se monstrer secourable.
ô que la vie est de grand plaisir pleine !
ô combien douce et plaisante est la peine
à soustenir du Seigneur la querele !
Heureuse vie est le mourir pour elle.

SATAN
Mais Goliath d'autre gloire s'enyvre,
Qui entreprend en despit de Dieu vivre.

DAVID
Il est bien vray qu'en ceste terre-ci
Tousjours la chair est en peine et souci.
Mais Dieu, qui sied sur la plage etheree,
Est liqueur douce à la soif alteree.
Sa grand' douceur, son honneur, sa bonté,
Son Nom par moy soit hautement chanté.
Car si les gens qui vont en divers sons
Chantans entre eux des mondaines chansons,
Cerchent soulas au travail de leurs corps,
Combien celuy qui en chants et accords
Medite Dieu, combien plus a-il d'aise ?
Comme bien mieux son labeur il appaise ?
Le monde n'est que peine et travail dur :
Dieu est repos et contentement pur.
Le monde n'est que misere profonde :
Dieu est en qui toute liesse abonde.
De bien qui soit le monde n'a matiere :
Dieu de tous biens est l'abondance entiere.

SATAN
Si te faut-il autrement estimer
Mes biens du monde, et par terre et par mer.

DAVID
Le Seigneur donc sera tousjours ma joye :
Dieu, seul confort et soulas de ma voye.
Or reposant un peu sous ce buisson,
Je vueil à Dieu chanter une chanson.

CANTIQUE DE DAVID
Des malheurs la dure guerre
Sur la terre
Poursuit le courage humain.
Le fidele en Dieu se fonde,
Dieu le sonde,
Et tient son coeur en sa main.
Seigneur Dieu, qui cognois l'homme,
Et sais comme
Il chemine devant toy,
Sois-moy confort en ma voye,
Dieu ma joye,
Et mon repos seur et coy.
Sur nous en toute contree
Soit monstree
Ta bonté, souverain Dieu.
Fay que ta misericorde
On recorde,
Et soit chantee en tout lieu.

ABNER
Non, Sire, il ne faut point qu'on sorte.

SAUL
Mais s'ils viennent en trouppe forte ?

ABNER
Ce passage nous defendrons.
Jonathan et ses esquadrons
Defendront bien l'autre passage.

SAUL
Mais voyez l'horrible corsage
De Goliath, qui se pourmeine.

ABNER
Sa stature passe l'humaine.
Mais Dieu fera cognoistre comme
Il est Dieu, et luy qu'il n'est qu'homme.

ISAI
Or suis-je en mon temps parvenu
à cest aage vieil et chenu :
Et veut le Seigneur en ces jours
Qu'encores j'apprenne tousjours,
Et que de plus en plus appere
En moy, que c'est que d'estre pere.
De mes fils, qui sont huit en tout,
Je suis en peine jusqu'au bout.
J'en ay les quatre aupres de moy :
Dont je suis souvent en esmoy,
Craignant qu'entre les mauvais hommes
(Comme aux dangers sujets nous sommes)
à mal faire on les accourage :
Ou d'eux reçoivent quelque outrage :
Ou qu'aux champs un fier animal
Leur vienne faire quelque mal,
Et les surprenne, cependant
Qu'ils sont au labeur entendant.
Les trois plus grans, qui le Roy suivent
Au camp, làs ! je ne say s'ils vivent,
Ou s'ils sont morts, mais ils sont mis
Pres du pouvoir des ennemis.
Sur tout pour David suis en crainte,
Et sen ma poictrine contrainte
De froide peur, qui ainsi mesme
L'ay mis en ce danger extreme.
Car portant à manger pour eux
Parmi les chemins dangereux,
Viendra, peut estre, aux entrefaites
Que nos bandes seront desfaites,
Et y pourra demeurer mort.
ô Dieu, qui es vivant et fort,
Vien pour nous l'ennemi poursuivre,
Et des Philisthins nous delivre.

JONATHAN
Tant qu'il voudra que brave il se pourmeine.
Car d'aujourdhuy, ni de l'autre semaine
(Comme je croy) nul ne sortira hors,
Pour l'aller seul combattre corps à corps.
Est-il de vous personne qui le face ?

ELIAB
Espouvantable et terrible est sa face.
Je ne voy nul qui d'y aller s'appreste.

ABINADAB
Face flotter les plumes de sa creste
Tant qu'il voudra. Moy, seigneur Jonathan,
Je ne l'iray combattre de cest an.

SAMMA
Qu'il roue en l'air son soul la halebarde.
De l'en garder, quant à moy, je n'ay garde.

JONATHAN
Est Israel aujourdhuy en ce poinct
De coeur failli, qu'un homme il n'y ait point,
Qu'en Israel il n'y ait point, en somme,
Pour soustenir son honneur, un seul homme ?

DAVID
Mon Dieu, que de gens en ce val,
De gens à pied, et à cheval !
Est-ce la Philisthine armee,
Qui de la montagne, fermee
De rampars, seroit descendue ?
C'est elle, en la plaine estendue
Mise en bataille. Mais nos gens
Veulent-ils estre negligens
De les charger, et faire voir
D'Israel le vaillant devoir ?
Mais de l'autre part, ce me semble,
Je les voy tous rengez ensemble.
Là iray mes freres trouver.
Cependant si faut-il sauver
Ce que je porte, afin qu'à force
Me destrousser on ne s'efforce,
Et qu'estant deschargé, je soye
Plus leger à passer la voye.

LE MARCHANT MUNITIONNAIRE
Voici encor' de vivres grand' planté,
Mais l'ennemi est en armes planté
Au val du Chesne : et nos gens d'autrepart
Sont tous sortis au dessous du rampart.
Si on combat, j'ay grand' peur que tout aille
Trop mal pour nous, et perdions la bataille.
S'il advenoit ainsi (dont j'ay grand' doute)
Làs, je perdroy' ma munition toute.
Tout ce que j'ay de biens le temps passé
Toute ma vie en travail amassé,
Y employant de mon aage beaucoup,
Seroit pour moy perdu tout à un coup.
Trop malheureux est l'estat des marchans,
Qui se pensans enrichir par les champs,
De perdre tout encourent les dangers,
Ou par leurs gens, ou par les estrangers.
Mais, ô Seigneur, donne la faveur tienne,
Si qu'Israel par toy victoire obtienne.

DAVID
Vous plairoit-il, seigneur ?

LE MARCHANT
Non, mon ami,
Non, je ne vueil faire prix ne demi
De rien qui soit, ni acheter, ni vendre.
J'ay bien ailleurs à ceste heure à entendre.
Encores voy-je en danger tout mon bien,
D'estre perdu, sans qu'il m'en reste rien.

DAVID
Je ne vien point pour vendre ou acheter :
Mais je vous pri' seulement me prester
Un coin de place à la munition,
Pour y laisser ceste provision,
Tant que j'auray esté à quelque affaire
Parmi le camp, où j'ay un peu à faire.

LE MARCHANT
Je le vueil bien. Et si le Seigneur garde
Ce qui est mien, ton fardeau n'aura garde
D'estre perdu. Mais, quant à moy, je gage
Qu'ennuict sera destroussé le bagage.

DAVID
Le Seigneur est puissant : et qui s'asseure
Du tout en luy, est en garde bien seure.
Il defendra Israel à jamais.

LE MARCHANT
Tu as bon coeur. Or va : je te promets
Que seurement je garderay ta charge.
Mets-la ici, mon fils, et te descharge.

ELIAB
Faut-il ainsi demeurer tout le jour ?
Long et fascheux est ici le sejour.
J'aimeroy' mieux qu'ils vinsent main à main,
Que les attendre ici jusqu'à demain.

ABINADAB
Je voudroy' voir au fons d'une grand' fosse
Du haut de soy trebuscher ce Colosse,
Qui d'Israel les yeux à soy ravit.

SAMMA
Voici venir nostre frere David.
Il a trouvé le temps bien à propos :
L'heure est bien propre à prendre le repos
De son chemin.

DAVID
Mes freres, Dieu vous gard'.
Envoyé suis devers vous ceste part
Par nostre pere, afin que luy rapporte
Comment au vray chacun de vous se porte.
Vous va-il bien ?

ELIAB
Nous viens-tu conforter,
Et rien qui soit à vivre n'apporter ?
Retourne-t'en hardiment.

DAVID
Si ay si :
J'ay de l'argent, et des vivres aussi.
Mais pourautant qu'ay veu l'armee toute
Sortie aux champs, mon frere, j'ay fait doute
De passer outre avec mon equipage,
Et mon fardeau ay laissé au bagage.

GOLIATH
As-tu perdu le coeur, Israel ? où es-tu ?
Où est ton Dieu vivant ? ta force ? ta vertu ?
Que ne vient-il ton Dieu, que ne vient-il pour toy,
S'il est tant merveilleux, combattre contre moy ?
Mais ni toy, ni ton Dieu, n'estes tous assez forts,
Pour sortir, et vous prendre aux forces de mon corps.
Tant de fois suis venu : tant ici me pourmeine.
Mais puissance n'y a ne divine n'humaine,
Qui ait coeur de m'attendre. Y a-il là dessus,
Villains, qui vous cachez en vos tertres bossus,
Y a-il nul là haut qui se presente, et sorte
Pour essayer ici comme j'ay la main forte ?
ô la nation brave ! ô la vaillante armee,
Qui se tient de rampars et de fossez fermee !
Ce n'est-ci Pharaon, ni les rouges rivages :
Ce ne sont les deserts ni les forests sauvages
Dont vous parlez, menteurs. Israel trop se vante
D'une divinité menteuse et decevante.
Voici le bras vengeur : voici que craindre il faut,
Qui plus ni que les dieux ni que les hommes vaut.
Par ce bras invincible, ains que du lieu je bouge,
Feray de sang Hebrieu un lac, une mer rouge.

SATAN
Il te faut faire dieu.

GOLIATH
Par ce bras je feray
Que dieu (s'il est des dieux) adoré je seray.
Sus donc, s'il est quelqu'un qui ait l'ame hardie,
Qui asseuré me voye, ou qui me contredie,
S'il est quelqu'un de vous que l'honneur accompagne,
Sus, qu'il vienne au combat, et sorte en la campagne.

SATAN
Je n'ay point d'homme tel. Voici l'homme à l'elite
Par qui faut ruiner la race Israelite.
ô qu'aise je seroy', si toute exterminee
Pouvoit estre par luy d'Isai la lignee !
Car je crain fort David, et que Dieu ne dispose
Dés le temps eternel en luy quelque grand' chose.
Les trouppes vont fuyantes çà et là.

DAVID
Qu'avez-vous à fuir, mes amis ? qui vous chasse ?

TROUPPE D'ISRAEL
Quoy ? n'as-tu pas ouy en la campagne basse
L'horrible Philisthin ?

DAVID
J'ay entendu sa voix.

TROUPPE D'ISRAEL
Il est desja venu plus de quarante fois
Faire ceste bravade.

DAVID
Et le Roy peut-il bien
Tel blaspheme endurer, sans qu'il y face rien ?
Arrestez-vous un peu.

TROUPPE D'ISRAEL
Il est horrible à voir.

DAVID
Mais que n'entend le Roy à bien tost y pourvoir ?
A-il rien proposé à qui ce cruel domte,
Et à qui d'Israel puisse venger la honte ?
Qui est-il ce maudit et meschant Philisthin,
Ce vil incirconcis, cest abbayeur mastin,
Qui ose hautement à gueule defermee
Maudire et defier du Dieu vivant l'armee ?

TROUPPE D'ISRAEL
à quiconque pourra mettre à mort ce fort homme,
Le Roy promet donner de richesses grand' somme.
Il luy donra sa fille, et rendra d'heur prospere
Affranchie à jamais la maison de son pere.

ELIAB
Qu'as-tu à t'enquerir si avant de ceci ?
Qui te meut ? ou pourquoy es-tu venu ici ?
à qui as-tu laissé les bestes du trouppeau
Errant par le desert ? à quelqu'un qui la peau
Des brebis ira tondre ? ou qui mesme à tous coups
Les lairra emporter des lions et des loups ?

DAVID
Ne te courrouce point, mon frere, je te prie.
Le berger seurement les garde en la prairie.

ELIAB
Tu es un glorieux : tu es un faux garçon.
Je cognoy ta malice, et de quelle façon
Ton coeur tient son orgueil : je say bien (ne te chaille)
Pourquoy tu es venu : c'est pour voir la bataille.

DAVID
Je n'ay point entrepris de venir sans le seu
Certain de nostre pere, et sans avoir receu
L'expres commandement de luy, qui m'a fait suivre
Ce chemin, pour venir vous apporter à vivre.

DEMIE TROUPPE D'ISRAEL
ô Seigneur, que deviendrons-nous ?

DAVID
Ho, mes amis, arrestez-vous.

DEMIE TROUPPE D'ISRAEL
Tout est perdu : c'est chose seure.
DAVID
Je vous pri' qu'un peu on demeure.

DEMIE TROUPPE D'ISRAEL
C'est fait de nous. Les ennemis.

DAVID
Arrestez un peu, mes amis.

DEMIE TROUPPE D'ISRAEL
Tout est perdu.

DAVID
Quel desarroy !
Mes amis, promet point le Roy
Quelque prix à qui rendra mort
Ce brave, qui se fait si fort ?

DEMIE TROUPPE D'ISRAEL
Il promet de dons l'enrichir.
Il promet sa race affranchir.
Il promet à un tel courage
Donner sa fille en mariage.

JONATHAN
Qu'est-ce que tant on devise et confere ?

ELIAB
C'est un garçon, qui est mon jeune frere :
à qui aussi la jeunesse fait croire
Tout ce qu'il pense. Il est tout plein de gloire.

DEMIE TROUPPE D'ISRAEL
Je ne say pas comme il est glorieux,
Mais je say bien qu'il est fort curieux
à s'enquerir de cest incirconcis.
Je croy pour vray qu'il a le coeur assis
En un bon lieu.

JONATHAN
Mon ami, qui t'incite
à t'enquerir si fort de l'exercite ?

DAVID
J'ay grand despit quand je voy en ce lieu
Un Philisthin despiter nostre Dieu,
Et que l'armee en ce poinct il desfie :
Encores plus qu'Israel ne se fie
Tant au Seigneur, lequel seul il reclame,
Qu'il ose aller reprimer un tel blasme.
Moy, s'il plaisoit au Roy.

JONATHAN
Que ferois-tu ?

DAVID
Je say quelle est du Seigneur la vertu.
JONATHAN
Je croy que Dieu le coeur pousse et anime
De ce jeune homme, et le rend magnanime.
Or, mon ami, veux-tu aveques moy
Presentement venir parler au Roy ?

DAVID
S'ainsi te plaist, rien tant je ne desire.

ABNER
Il ne faut point s'esbahir, Sire,
Si le camp est en frayeur telle.

SAUL
Je voy pallir de peur mortelle
Toute l'armee.

ABNER
Or il nous faut
Attendre secours de là haut.

SAUL
Toute esperance est abolie.

ABNER
Sire, à dire vray, c'est folie
D'avoir des hommes l'asseurance :
Mais Dieu, d'Israel l'esperance,
Est pour nous. Dieu puissant et fort,
Nous donnera force et confort.

SAUL
Ainsi le face. Mais je voy
Jonathan qui vient devers moy.

JONATHAN
Mon pere, ce jeune homme a courage et envie
D'aller combattre seul, et de mettre sa vie
Pour sauver Israel. Vous plaist-il d'enquerir
Si par luy le Seigneur nous voudroit secourir ?
Il s'y vient presenter.

SAUL
Luy ? Que me viens-tu dire ?

DAVID
Au nom du Dieu vivant je l'entreprendray, Sire.

SAUL
Tu as bien le visage et le coeur asseuré.
Mais de ce Philisthin le corps desmesuré
N'est comparable à toy : car tu n'es qu'un enfant.
Pourroit bien une mousche abbattre un elephant ?

DAVID
Soit le coeur ferme à tous, et à nul ne defaille.
Quoy que ce grand Colosse, à le voir, beaucoup vaille,
J'espere en Dieu l'abbattre.

SAUL
Il est homme de guerre,
Et tu n'es qu'un garçon.

DAVID
Je l'abbattray par terre.

ABNER
Ce jeune homme est vaillant, et a je ne say quoy
Qui promet asseurance et prouesse de soy.
C'est le coeur qui fait l'oeuvre. En la mesure juste
Du coeur, et non du corps, gist la force robuste.
Il convient tout remettre en Dieu, qui a pouvoir
De sauver ce qui est plongé au desespoir.

DAVID
Sire, le Seigneur vit, qui n'accepte personne,
Et n'estime les traits dont le corps se façonne.
Aussi quiconque veut au Seigneur s'asseurer,
Ne doit les corps humains à l'aune mesurer,
Pour les craindre ou priser. Qu'on ne se desespere.
Je gardoy' bien un jour le trouppeau de mon pere :
Et voici un lion aveques sa peau rousse,
Qui vient roide accourir, et une brebis trousse.
Il vint encor' un ours. Mais je fis tel effort,
Qu'au menton j'empoignay le lion ferme et fort.
Mort le ruay par terre : et la brebis ainsi
Fut recousse par moy. Je tuay l'ours aussi.
Donques ton serviteur, aveques le secours
De Dieu, a fait mourir un lion et un ours :
Et cest incirconcis, qui menace les testes
De tes hommes, sera comme une de ces bestes,
Luy, qui du Dieu vivant a defié l'armee.
SAUL
Soit d'enhaut seurement ta force confermee.

DAVID
Le Seigneur tout-puissant, duquel la vertu seule
M'a sauvé de la patte, et de l'ouverte gueule
Du lion ravissant, qui aussi m'a sauvé
De la patte de l'ours, ce Dieu que j'ay trouvé
Secourable en tout lieu, luymesme aura souci
Me sauver de la main de ce Philisthin-ci.

SAUL
Va, et soit avec toy le Seigneur souverain.
On arme ici David.
Il te faut prendre au dos mon corselet d'airain :
Aussi mon fort armet, qui tout est d'airain cuict,
En teste tu prendras : puis ce glaive qui luit,
Au costé sera ceint : il est roide, et bien taille.
Tout te va bien seant : tu es de belle taille.
Mais il te viendroit mieux s'ainsi tu te tournois.

DAVID
Non, je n'ay point appris de porter le harnois.
Ceci m'empescheroit : je ne m'en aiday onques.
Il me faut despouiller.

SAUL
Comment iras-tu donques ?

DAVID
Je ne vueil glaive, armet, ne vesture royale.
On le desarme.
J'ay besoin seulement de ma fonde loyale.
J'en tire fort et droit.

SAUL
Fay comme appris tu l'as.
Mais ne voudrois-tu point ceindre ce coutelas ?

DAVID
Sire, laissez-moy faire. Ayez seulement soin
D'invoquer le Seigneur, et l'attendre au besoin.

SAUL
Fay comme tu l'entens.

ABNER
Or il faut maintenant
Envoyer le Heraut passer le convenant.

SAUL
Qu'on le despesche, Abner.

ABNER
Hau, Heraut.

LE HERAUT
Me voici.
Que vous plaist-il, Seigneur ?

ABNER
Tu t'en iras d'ici
Dire de par le Roy à ce grand Philisthin,
Que pour passer l'accord, qui ne soit clandestin,
Il se soubmet par toy, que si en ce combat
Où il envoye un homme, un guerrier l'autre abbat,
La part du combattant veincu du belliqueur,
Sera desfaite, serve, et subjette au veinqueur,
Comme il l'a demandé. Traite ceste concorde,
Et asseure pour nous qu'ainsi le Roy l'accorde.
Or va, et te despesche, et parle clair et haut.

LE HERAUT
Je feray seurement le devoir d'un heraut.

SATAN
Voici l'esbat où je me bagne.
Il faut que le Philisthin gagne,
Et meine à outrance David.
Car si trop longuement il vit,
Ce pourra estre à mon dommage.
Les meschans, qui me font hommage,
Sont, à mon gré, dignes de vie,
Afin que rancune et envie,
Avarice, desloyauté,
Paillardise, orgueil, cruauté,
Idolatrie en toute forme,
Et toute autre infamie enorme,
En quoy seul consiste mon regne,
Par ces meschans au monde regne.
Il faut (si je puis) qu'en ce monde
Goliath, qui ailleurs ne fonde
Son espoir, surmonte, et prospere :
Et qu'ainsi tousjours il espere,
Comme ici je fay prosperer
Les meschans, et mieux esperer,
Afin qu'ayans vescu tousjours
Abusez, la fin de leurs jours
Soit loin d'esperance, et qu'en elle
Se trouve la mort eternelle.
Sus, sus, Goliath.

GOLIATH
C'est merveille
Si les Hebrieux je ne resveille
à ce que je crie ainsi haut.

L'ESCUYER
Esmerveiller il ne s'en faut.
Ils font ainsi l'oreille sourde,
Craignans tous une cheute lourde.

TROUPPE PHILISTHINE
Il faudroit aller tout expres
Pour les resveiller de plus pres.

DEMIE TROUPPE PHILISTHINE
Il faudroit au son d'une aubade
Leur faire faire une gambade.

GOLIATH
Ce seroit ce qu'il leur faudroit :
Car d'eschapper par autre endroit,
Israel n'a moyen qu'on voye,
Que par ceste sortie et voye.

L'ESCUYER
Je voy venir quelqu'un, qui part
De leur camp, tirant ceste part.
Voyez-vous pas à la descente
Comme il s'avance et diligente ?

PAUSE

LE HERAUT
Saul, Roy d'Israel, ayant seu que tu viens
Hautement defier son Dieu, lui, et les siens,
Afin que ta fureur ne passe plus avant,
Par moy te fait savoir, au nom du Dieu vivant,
Que si ferme tu tiens tout ce que tu presentes,
Et qu'il soit accordé par les bandes presentes,
Il est prest d'envoyer un guerrier pour combattre
Corps à corps contre toy, et par terre t'abbattre.
Assavoir, que celui qui restera veinqueur,
Et qui de l'adversaire aura outré le coeur,
Icelui pour les siens du tout sans controverse
Soit seul victorieux, rendant l'armee adverse
Esclave à son parti : et le guerrier veincu
Ait pour soy et les siens jusqu'à l'heure vescu
En douce liberté, sans que pour l'advenir
Sa gent puisse autrement que serve se tenir.
Ainsi le Roy Saul par moy le veut et mande :
Surquoy de l'ennemi la response il demande.
L'entens-tu, Philisthin ?

GOLIATH
Je l'enten tout ainsi.
LE HERAUT
Et vous ?

TROUPPE ET DEMIE TROUPPE PHILISTHINE
Nous le voulons et l'entendons aussi.

GOLIATH
Saul monstre qu'il est d'aventureux courage,
Qui ose bien commettre au danger de l'orage
De mon bras foudroyant, par un homme des siens,
Le peuple d'Israel, son royaume, et ses biens.
Mais qui est le guerrier, qui ainsi se dispose
Me venir rencontrer ? En est-il un qui ose
Se trouver en campagne, et asseuré m'attendre ?

LE HERAUT
Aujourdhui au combat tu le pourras entendre.

GOLIATH
Sus, sans plus demeurer, Heraut, retourne-t'en.
Fay que le combattant ici, où je l'atten,
Vienne tost se trouver, puis qu'il a telle envie
Perdre tout Israel, et son Roy, et sa vie.
Ils ont bien attendu, les malheureux, pour voir
Le jour de leur ruine. Ils se verront avoir
Et porter aujourdhui le dur joug de servage.
Mieux leur fust d'estre encor' en leur desert sauvage.

TROUPPE PHILISTHINE
Si celui qui viendra combattre, a coeur autant
Qu'il est en ce combat requis au combattant,
Nous verrons besoigner d'une force nouvelle.

DEMIE TROUPPE PHILISTHINE
Il faut qu'il soit vaillant, ou homme sans cervelle,
D'entrer seul au combat encontre un guerrier tel.

L'ESCUYER
Soit-il quiconque il soit, ce jour lui est mortel.

GOLIATH
Il me semble ja voir que mon glaive lui entre
Par le travers des flancs, et que du fons du ventre
J'arrache les boyaux : je voy ja que je traine
Les pieces de son corps sanglantes par la plaine.

LE HERAUT
ô Dieu, quel monstre ! ô quelle estrange masse !
Moy, que jamais j'y retourne, j'aimasse
Mieux m'aller perdre au fons des plus bas lieux.
ô quel regard espouvantable d'yeux !
Quel corps ! quels bras ! quel front ! quel parler fier !
Par trop de soy celui se peut fier
Qui le combat. Le Philisthin est seur
D'estre aujourdhui d'Israel possesseur.
Dieu tout-puissant, plaise-toy nous entendre,
Et sur le chef des Philisthins estendre
Ta forte main. Or est-il necessaire,
Car trop est fort et rude l'adversaire.
ô qu'à le voir j'ay eu le coeur saisi
De grand' frayeur ! Je ne me puis quasi
Remettre en moy. Si ay-je fait semblant
De n'avoir point le courage tremblant.
D'estre asseuré j'ay fait meilleure mine
Qu'il n'y avoit. Mais il faut qu'on chemine.

PAUSE

LE HERAUT
Dieu gard' le Roy.

SAUL
Qu'est-ce que tu rapportes ?

LE HERAUT
De Goliath, ensemble des cohortes
Des Philisthins, l'asseurance avons-nous,
Que tout l'accord, ainsi que de par vous
Je l'ay deduit, sans rien en laisser point,
S'entretiendra par eux de poinct en poinct.

SAUL
Or, mon enfant, tu entens le rapport.
Veux-tu marcher ?

DAVID
Sire, sous le support
Du Dieu qui vit, du Dieu qui m'esvertue,
Je vous rendray aujourdhui abbattue
Dessous vos pieds la gloire Philisthine :
Car le Seigneur ainsi le predestine.


SAUL
Or va, mon fils. Dieu soit aveques toy,
Pour nous sauver.

DAVID
Je pren congé du Roy.

ABNER
Or, mon enfant, je voy et cognoy bien
Qu'au vray tu as un coeur d'homme de bien :
Mais le Seigneur, qui les moyens nous donne
D'adresse, ainsi que la volonté bonne,
Veut qu'on se serve aussi en tout endroit
De ce qui est à nous propre et adroit.
Donc, pourautant que tu es jeune d'aage,
Et que le temps quelquesfois rend plus sage
Le vieil guerrier, qui a en patience
Des faicts de guerre acquis l'experience,
Je t'admoneste avoir en souvenance
De n'estimer la fiere contenance
Du Philisthin. Qu'il marche de furie
Comme l'orgueil le meine et seigneurie :
Toy, garde l'ordre et reigle de ton pas.
Ne te transporte, et ne t'avance pas
Hors la raison. Laisse l'ire despite
Au Philisthin, et ne te precipite.
Voila de quoy je te suis enseigneur.
Soit au surplus avec toy le Seigneur.

DAVID
Tant que vivray, j'auray en la poictrine,
Seigneur Abner, ta fidele doctrine.
Mais dessus tout je seray adverti
Qu'en soustenant du Seigneur le parti,
Il est pour moy, et qu'en lui n'est possible
D'estre veincu : car il est invincible.

ABNER
C'est le seul poinct d'asseurance et confort.
Va en son nom.

DAVID
En son nom suis-je fort.

TROUPPE D'ISRAEL
Le Dieu vivant te conduise.

DEMIE TROUPPE D'ISRAEL
Le Philisthin ne te nuise.

TROUPPE
Le Seigneur dresse tes pas,
Et jette l'ennemi bas.

DEMIE TROUPPE
Rende à tous peuples notoire
En son sainct nom la victoire.

TROUPPE
Qu'il ne nous laisse estre mis
Au pouvoir des ennemis :
Ains les mette sous ta main.

DEMIE TROUPPE
Que devant qu'il soit demain,
Soyent veincus, morts, mis en fuite,
Et Goliath et sa suite.

ELIAB
Comment donc, tu te conferes,
Toy, le moindre de tes freres,
Au grand geant Philisthin ?

ABINADAB
Toy arrivant ce matin,
Nous sommes des freres quatre,
Et seul d'eux tu vas combattre ?

SAMMA
Et comment ? t'asseures-tu
Si avant en ta vertu,
Qu'Israel on y hazarde ?

DAVID
Dieu combat, qui est ma garde.
Petit suis, le grand tiendray.
Frere, à vous je reviendray.

ELIAB
à Dieu, mon frere David.

ABINADAB
à Dieu sois-tu, qui seul vit.

SAMMA
à Dieu mon frere trois fois.

DAVID
à Dieu mes freres tous trois.

PAUSE

DAVID
Avec ma fonde et ma houlette,
Il me faut mettre en la mallette
Des pierres du bord du torrent.
Dieu fera voir bien apparent
Aujourdhui son pouvoir celeste
Sur l'ennemi qui nous moleste.
Voici des pierres infinies.
Il les faut choisir bien unies,
Pour mieux en ruer et abbattre.
Je prendray ces deux, trois, et quatre :
Encor' prendray-je ceste-ci.
Or en ay-je assez, Dieu merci :
J'en ay pleine ma pannetiere.
Dieu du surplus donra matiere.

GOLIATH
Israel, veux-tu me tenir
Tout le jour, sans faire venir
Ton homme en la campagne basse ?
Peu s'en faut qu'à toy je ne passe,
Pour de toy, avec ces deux mains,
Faire des meurtres inhumains.
Tantost verras d'un coup de foudre
De mon bras, affiner en poudre
Ton combattant, et ma tempeste
à plat lui effondrer la teste.
Aujourdhui verray ceste plaine
De ton sang toute rouge et pleine,
Et selon que j'en ay desir,
Là me bagneray-je à plaisir,
Et mes bandes te poursuivantes.
Mais ce Dieu, duquel tu te vantes,
Où est-il ? je pense qu'il dort.
Que ne vient-il, s'il est si fort,
Ici me combattre pour toy ?
Et fust-il aussi grand que moy,
J'en feroye, à mon appetit,
De tous les dieux le plus petit.

SATAN
Assez de rage envenimee
Ay-je la poictrine animee
De Goliath : mais ce garçon,
Ce berger est d'une façon
Si estrange, et à moy contraire,
Que je n'ay moyen de l'attraire.
Tousjours en Dieu est esperant :
Tousjours il va plus s'asseurant
En sa force. Or voici le poinct
Où il faut qu'il n'espere point.
Si à ce coup il ne se fie
En son Dieu, c'est fait de sa vie.
Car si en Dieu il ne se fonde,
Il aura beau rouer sa fonde
Contre la Philisthine targe.
Mais j'ay grand' peur qu'à ceste charge
Dieu encores lui soit sauveur,
Et l'asseure de sa faveur.

DAVID
Je voy du Philisthin la stature orgueilleuse.
Sans toy, mon Dieu, mon Roy, me seroit perilleuse
La bataille entreprise, et n'auroy' qu'esperer,
S'il falloit des humains les forces conferer.
Il est grand sans mesure, et je suis enfant tendre.
Armé d'airain luisant je le voy là m'attendre,
Je n'ay qu'un rochet simple : il tient la hache au poing,
Il a glaive et pavois, moy, pour tirer de loing,
J'ay seulement ma fonde, et ma foible houlette.
Il semble le lion, moy la brebis seulette.
Mais, ô Dieu tout-puissant, non en ma force, non,
Je ne vien, ne m'y fie : ains, Seigneur, en ton nom,
En toy seul suis-je fort, soustenant ta querele.
Invincible est quiconque entre au combat pour elle.

GOLIATH
Est-ce le combattant que l'on m'envoye ici ?
Est-ce pour un berger ? est-ce pour tout ceci
Que j'ay tant attendu ? Ce poil blond reluisant,
Ce visage douillet, mieux lui seroit duisant
Se perfumer le chef de musch, de myrrhe, et d'ambre,
Faire aux dames l'amour au requoy d'une chambre,
Ou, puis qu'il est berger, au flageolet s'esbattre,
Que venir en campagne un Goliath combattre.vien-çà, pastoureau. Qui t'envoye ? es-tu yvre ?
Es-tu privé de sens, ou ennuyé de vivre ?
Qui te meut de venir ?

DAVID
C'est afin que j'allege
Israel, par ton sang maudit et sacrilege.

GOLIATH
ô le fort combattant, pour à force alleger
La peine d'Israel ! Mais çà, di-moy, berger,
Me tiens-tu pour un chien, que des pierres tu portes,
Ensemble ce baston ? Vien, qu'avec ces mains fortes
Je desmembre ton corps : combien que point de conte
Je ne face de toy, et que ce me soit honte
Toucher chose qui m'est en estime de riens,
Si seras-tu viande aux oiseaux et aux chiens.

DAVID
Tu as bel abbayer, mastin, que je tien pire
Qu'un chien vil enragé : car (je te le vueil dire)
Tu as, ô malheureux, desfié nostre armee,
Qui est du Dieu vivant. Tu as la main armee,
Tu as la hache au poing, tu as glaive et pavois :
Moy, garni seulement des armes que tu vois,
Je vien au nom de Dieu, du Dieu des exercites,
Du grand Dieu d'Israel, contre qui trop petites
Sont les forces de toy. Par luy, comme une beste,
Tu viendras en mes mains, et t'osteray la teste.
Par lui feray les corps des Philisthins meschans
Paistre aux oiseaux du ciel, et aux bestes des champs,
Afin que pres et loin sache la terre toute
Qu'Israel a un Dieu, et qu'ici nul ne doute
Que nostre Dieu puissant, non par glaive ni lance,
Donne victoire aux siens, mais par autre vaillance.
Dont tes gens aujourdhui en ruine cherront :
Mais premier dessous moy tomber ils te verront,
Et le verra ensemble Israel à ses yeux.

GOLIATH
Que maudit à jamais sois-tu de tous nos dieux.
Or va sous les enfers.
Il le pense frapper de sa hache,
et faut d'atteinte.

DAVID
Il a failli son coup.

GOLIATH
Me feras-tu tourner, et retourner beaucoup ?
Si t'auray-je.

DAVID
Il s'oublie : il est tout aveuglé
De fureur : il se perd : son pas est desreiglé.
Seigneur, dresse ma main.
David tire son coup. Goliath tombe
avec la pierre au front. David
court, et se met sur lui.

TROUPPE D'ISRAEL
Victoire en Dieu.

DEMIE TROUPPE D'ISRAEL
Victoire.

TROUPPE PHILISTHINE
Tout est perdu.

L'ESCUYER
Fuyons.

DEMIE TROUPPE PHILISTHINE
Fuyons ce territoire.

GOLIATH, par terre.
Je despite le ciel : je despite et deteste
En mourant, s'il est rien de deité celeste.
Le pere soit maudit, maudite soit la mere
Dont je fu onques nay, pour souffrir mort amere.
Maudit soit Israel, maudite soit ma race,
Quand il faut qu'en ce poinct un berger me terrasse.
Cependant David lui tire son espee,
et lui en couppe la teste.

DAVID, tenant la teste couppee.
à toy, Seigneur, qui ton peuple visites,
Soit à toy seul, ô Dieu des exercites,
à toy, qui es mon glaive et mon escu,
à toy, qui as le Philisthin veincu,
à toy, qui mets les ennemis en route,
Honneur sans fin, gloire et puissance toute :
Qui le petit et humble oublié n'as,
Qui du plus grand l'orgueil as rué bas,
Qui les hauteurs et puissances humaines
En un instant à rien reduis et meines.
C'est à toy seul, non à moy, qui rien suis,
Toy, en qui tout, et sans qui rien ne puis,
C'est à toy seul, mon Dieu, ma force, à toy,
C'est toy à qui la victoire je doy.
Qu'à te louer à jamais s'habilite
Et vive en toy ton peuple Israelite.

TROUPPE D'ISRAEL
Voila le plus grand coup, la plus adroite main
Que jamais homme vid. Ce n'est de bras humain
Que telle force vient. D'ailleurs croire la faut.
La victoire est du ciel. Dieu tonne de là haut.
J'ay le coup entendu bruire en l'air comme foudre,
Qui a plat estendu le geant en la poudre.

DEMIE TROUPPE D'ISRAEL
Lui, par terre tombant, sembloit un cedre insigne
En hauteur, ou un pin qui du fons s'esracine,
Et qui dessus Horeb, ou sur Liban le mont
D'un fort orage atteint, tombe à terre d'amont.
Or il faut qu'au Seigneur, pour ce faict authentique,
Et de bouche et de coeur nous chantions un cantique.

CANTIQUE DE LA TROUPPE D'ISRAEL
Au grand Dieu veinqueur,
Qui les cieux habite,
De bouche et de coeur
Soit louange dite.
Gloire non petite
Au Dieu qui a mis
En fuite subite
Tous nos ennemis.
Dieu qui regne et vit,
Le fort debilite,
Et l'humble David
En force habilite.
Sus, peuple d'elite,
De bouche et de coeur
Soit louange dite
Au grand Dieu veinqueur.

ABNER
Donne la main : çà la main, mon enfant,
Par qui se monstre aujourdhui triomphant
Dieu d'Israel, Dieu qui te fortifie,
Et qui en toy son pouvoir magnifie.
Il faut que mieux en la publique joye
Le Roy Saul te cognoisse et te voye.
Vien, que tu sois presenté à sa face.

DAVID
S'ainsi te plaist, Sire Abner, qu'il se face.

TROUPPE D'ISRAEL
Bien revienne victorieux,
Au nom du Seigneur glorieux,
Le combattant, en qui notoire
Se voit d'Israel la victoire.

DEMIE TROUPPE D'ISRAEL
Bien revienne victorieux,
Au nom du Seigneur glorieux,
David, qui vient de sa conqueste,
Du Philisthin portant la teste.

ELIAB
Bien soit devers nous revenant,
Au nom de nostre Dieu regnant,
Mon frere, en qui grande et notoire
Se voit d'Israel la victoire.

ABINADAB
Bien soit devers nous revenant,
Au nom de nostre Dieu regnant,
Mon frere, portant sa conqueste,
Du Philisthin l'horrible teste.

SAMMA
Bien soit revenant en ce lieu
Mon frere, par qui nostre Dieu
Soustient l'honneur Israelite,
Et le Philisthin debilite.

DAVID
C'est Dieu puissant et glorieux,
C'est lui qui est victorieux.
C'est Dieu seul en qui est notoire
De son Israel la victoire.

ABNER
Sire, voici celui par qui Dieu a voulu
Monstrer au Philisthin, qui son Nom a pollu
Par blaspheme outrageux, sa puissance plus forte.
Sauf et sain du combat ceste teste il rapporte.

DAVID
Sauf et sain du combat je retourne, mais, Sire,
Le Seigneur est veinqueur, à qui seul il faut dire
Et rendre tout honneur. Il m'a la main dressee.
Il a fait le salut de sa gent oppressee :
Il a tonné d'enhaut : il a par sa vertu
Eslevé le petit, et le grand abbattu.
à luy seul est, et soit los immortel acquis.

SAUL
Qui est le pere heureux de qui tel tu naquis ?

DAVID
Nay suis où de Juda la terre se limite
De ton serf Isai, homme Bethlehemite.

SAUL
Je vueil que desormais soit en toute saison
Ta demeure chez moy, et que de ma maison
Tu ne partes jamais, pour ailleurs sejourner :
Et vers le pere tien ne te faut retourner.
Or je commande, Abner, que des miens on le tiene.
Quant à toy, Jonathan, son amour et la tiene
Ne soit qu'une entre vous.

ABNER
Il sera fait ainsi.

JONATHAN
Ta volonté, mon pere, est mon desir aussi :
Car à son ame, jointe est la mienne à fiance.
David, par ceste main je promets l'alliance
Garder entre nous deux, ferme, loyale, et bonne.
Mon manteau, mon habit, mon glaive je te donne,
Et ma ceinture avec : plus vueil-je que tu portes
Cest arc, mon noble port, et ces sagettes fortes.

ABNER
Sire, les Philisthins s'en vont, fuyans grand' erre.
Il faut, sans plus attendre, à travers de leur terre,
Devers Sarim les suivre, et tout à l'environ,
Jusqu'aux portes de Geth, et jusqu'en Accaron.

SAUL
C'est ce que faire il faut. Sus, qu'on gagne le val.
Sus, qu'on suive par tout à pied et à cheval.

EPILOGUE.

Seigneurs, les Philisthins courent plus que le pas :
Ils ont peur d'Israel, ils ne reviendront pas.
N'attendez pas aussi ceux qui courent apres :
Car le lieu où ils vont suivans, n'est pas si pres,
Que de trois jours encor' revenir on les voye.
Ils s'en vont de Sarim tenir toute la voye.
Jusques en Accaron vont ceux qui sont en fuite :
Jusqu'à là les suivans vont faire la poursuite.
Ils ont bel à courir, il y a longue traite.
Vous, à vostre loisir, attendans leur retraite,
L'un à l'autre, entre vous, sera vostre devoir
Ce qu'avez appris d'eux, le vous ramentevoir.
Racontez hardiment du Seigneur les merveilles.
Recognoissez ici ses bontez nompareilles,
Desquelles vers les siens il use largement,
Et sur les reprouvez son juste jugement.
Voyez ici la foy, et la ferme esperance,
Et que c'est de fonder en Dieu son asseurance.
Considerez la forte et superbe hautesse
Succombante au pouvoir de l'humble petitesse.
Voyez cil qui en soy se fie, et que lui vaut
Sa force, qui s'oppose au pouvoir de là haut.
Conferez le berger au guerrier brave et fort,
Du plus petit au grand le different effort,
La cuirasse au rochet, à l'escu la malette,
à la lance, au cousteau, la fonde, et la houlette,
Goliath à David. Ceci monstre evident
Que le coeur asseuré, constant, et confident,
Qui l'espoir de sa force en Dieu vivant a mis,
Ne peut estre veincu de cent mil ennemis :
Et que rien qui se fonde au monde miserable,
Tant soit fort et constant, n'est ferme ne durable.
Ni la force du bras, ni la puissance d'armes,
Ni le corps bien couvert, ni le coeur aux alarmes,
Ni le rampar muré, large, et de fossez clos,
Ni le glaive affilé, ni de la mer les flots,
Ni les fins de la terre, où l'on puisse courir,
Ne peuvent le meschant contre Dieu secourir,
Dieu, qui rend en vigueur sa bande confermee,
Chef d'un petit trouppeau, mais trop vaillante armee.
Puis donc que vous avez à soustenir le poinct
De l'honneur d'un tel chef, qui aux siens ne faut point,
Ains les garde inveincus, pourront bien les orages,
Et les forts vents du monde, estonner vos courages ?
Non, retenez David, mais Dieu seul en vos coeurs,
Dieu seul, au nom duquel vous resterez veinqueurs,
Et verrez (asseurez) les mondaines tempestes
Tomber sur leurs autheurs, et foudroyer leurs testes.allez, et de Dieu vous ayez la conduite,
Cependant que s'en vont les Philisthins en fuite.

FIN.